Impact de la
migration et du réétablissement sur les croyances, valeurs et pratiques
d’attachement
À la première section de cette boîte à
outils, nous avons présenté les concepts de culture et d’attachement et donné
un aperçu des rapports étroits qu’ils entretiennent. Pour offrir un soutien
adéquat aux familles immigrantes et réfugiées, nous avons aussi laissé entendre
qu’il était important d’évaluer l’impact de la migration et du réétablissement
sur l’attachement. À la deuxième section, nous avons précisé les liens qui
existent entre la culture et l’attachement en nous fondant sur nos conclusions
de recherches et expériences sur le terrain. Dans la présente section, nous
examinerons en profondeur l’impact de la migration et du réétablissement sur
les croyances, valeurs et pratiques d’attachement, en nous fondant cette
fois-ci sur nos conclusions de recherches et expériences au sein du centre de
santé pour les femmes.
Le processus de
migration et de réétablissement diffère d’une personne et d’une famille
à l’autre, tout comme l’expérience émotive qu’il suscite. C’est pourquoi
son impact sur l’attachement est un sujet complexe.
- Facteurs
déterminants de l’impact de la migration et du réétablissement sur les
croyances, valeurs et pratiques d’attachement
-
Impact de la migration et du réétablissement sur les
croyances, valeurs et pratiques d’attachement
a. Facteurs déterminants de l’impact de la migration
et du réétablissement sur les croyances, valeurs et pratiques d’attachement
L’impact de la migration et du
réétablissement sur les croyances, valeurs et pratiques d’attachement dépend
d’une foule de facteurs, dont : les motifs de la migration, l’âge de la
femme et des membres de sa famille à l’arrivée au Canada, le lieu de naissance
des enfants (dans le pays d’origine ou au Canada), le niveau de connaissance de
l’anglais et du français et l’existence d’un réseau social prêt à accueillir la
femme et sa famille à leur arrivée.
La migration et le réétablissement
occasionnent inévitablement la perte du sentiment d’appartenance, un élément
essentiel au maintien d’un niveau optimal de santé et de bien-être. Certes, les
personnes qui émigrent au Canada de leur plein gré ressentent cette perte et
doivent surmonter les nombreux défis du réétablissement, mais leur expérience
n’est habituellement pas aussi éprouvante que celles des réfugiés que la vie
contraint à quitter leur pays d’origine sans pouvoir choisir leur pays
d’adoption. Ceux-là arrivent en sol canadien pour échapper à une catastrophe
naturelle, à la guerre ou encore à la persécution du fait de leurs race,
religion, sexe, nationalité, opinions politiques, orientation sexuelle ou
appartenance à un groupe social particulier. Leur expérience de la persécution
produit souvent des traumatismes émotifs qui les marquent la vie durant.
« Moi, ce n’était pas
par obligation. J’ai choisi de venir au Canada. Bien sûr, j’ai des parents qui
sont réfugiés. Deux de mes cousins sont réfugiés. Mais moi, ce n’est pas mon
cas. C’est mon nouveau chez-moi et ça me convient très bien. J’aimais beaucoup
l’idée d’habiter au Canada. » (participant de
Halifax, Nouvelle-Écosse)
Non seulement les réfugiés ont un vécu particulier, mais ils sont traités
différemment à leur arrivée au Canada. Les réfugiés au sens de la Convention,
ou « parrainés par le gouvernement », ont reçu l’approbation
du Canada pour entrer au pays et sont admissibles à de nombreux programmes
fédéraux. D’autres sont parrainés par des groupes confessionnels ou
autres et reçoivent de leurs parrains le soutien dont ils ont besoin.
Environ 50 p. 100 des réfugiés du Canada demandent le statut
de réfugié au sens de la Convention une fois arrivés en sol canadien;
ils n’ont pas accès aux programmes fédéraux auxquels sont admissibles
les réfugiés au sens de la Convention. Une fois leur demande déposée,
toutefois, ils ont droit à l’aide juridique, à l’aide sociale et à certains
soins de santé, même si nombre d’entre eux n’en savent rien. Ils n’ont
cependant pas le droit de parrainer des membres de leur famille, souvent
entassés dans des camps de réfugiés, avant d’avoir obtenu le statut
de résident permanent, un processus long et fastidieux.
Âge à l’arrivée au Canada
De nombreuses participantes ont indiqué que l’âge de la femme et des
membres de sa famille au moment d’arriver au Canada influence l’impact de la
migration et du réétablissement sur l’attachement.
Les femmes qui ont émigré à l’âge adulte disent s’être senties
désavantagées sur le plan de l’acquisition de nouvelles compétences, comme la
langue, la compréhension de la culture et l’adaptation. Selon elles, leurs
enfants s’en tirent mieux puisque leur « bagage culturel » à
l’arrivée est beaucoup moins imposant.
« Évidemment, nous
venons de cultures différentes et notre culture est notre premier... notre pays
d’origine constitue notre bagage, tout ce qui nous définit, vous savez, ce que
nous sommes. Les personnes qui émigrent à l’enfance ont moins de difficultés à
s’adapter… » (participante de Fredericton,
Nouveau-Brunswick)
Lieu de naissance des
enfants
D’autres femmes ont parlé d’impacts différents de la migration et du
réétablissement selon qu’elles sont arrivées au Canada avec leurs enfants ou
ont eu leur premier enfant en sol canadien. Certaines mères dont les enfants
sont nés au Canada disent que leurs rapports parent-enfants sont moins marqués
par la migration et le réétablissement que si
leurs enfants étaient nés dans leur pays d’origine. Selon le temps
écoulé depuis leur arrivée au Canada, les femmes qui ont des enfants ici n’ont
peut-être pas à surmonter certains des défis du réétablissement (accès au
logement, emploi, apprentissage de la langue et autres) en même temps que de
devoir prendre soin d’un nouveau-né.
« C’est vraiment la
première année qui est la plus difficile parce qu’on doit s’habituer à une
nouvelle vie. J’ai trouvé ça moins difficile que certains parents qui arrivent
avec des enfants. Ils doivent apprendre la langue, s’occuper de leurs enfants
et tout le reste. Mes enfants sont nés ici alors je n’ai pas eu ce
problème. » (participante de Toronto, Ontario)
Les
femmes qui ont eu leurs enfants au Canada et ne travaillent pas à l’extérieur
du domicile peuvent concentrer toute leur énergie sur l’éducation de
leurs enfants, y compris la transmission de leurs valeurs culturelles.
Pour cette raison, elles ne ressentent pas toujours l’impact de la migration
et du réétablissement sur leurs pratiques d’attachement.
« Parce que mes enfants sont jeunes et sont nés
ici… [m’adapter à ma nouvelle vie au Canada] n’a pas eu de répercussions [sur
nos rapports]. Celui-ci est né tout récemment. L’autre est jeune et si je travaillais,
peut-être qu’elle devrait aller à la garderie ou un autre endroit du genre.
Je ne sens pas que notre situation, ici dans ce pays, a eu des conséquences
pour sa vie et a créé des difficultés entre moi et mes enfants. » (participante
de Toronto, Ontario)
Si les mères disent ne pas ressentir, pour l’instant, l’impact
de leur migration ou réétablissement sur leurs rapports parent-enfants, elles
reconnaissent que la situation peut changer à mesure que leurs enfants grandissent
et prennent le chemin de l’école, où ils seront plongés dans la culture d’adoption.
Maîtrise de la langue officielle
L’impact de la migration et du réétablissement sur les croyances,
valeurs et pratiques d’attachement dépend aussi du niveau de maîtrise de la
langue française ou anglaise des membres de la famille. S’ils maîtrisent une
de ces deux langues à leur arrivée au Canada, leur réétablissement sera plus
facile. S’ils n’en maîtrise aucune, ils auront la tâche plus difficile.
Réseau social en sol canadien
L’impact de la
migration et du réétablissement dépend aussi du réseau social dont
jouissent les mères et familles immigrantes au moment de leur arrivée
au Canada, c’est-à-dire de la présence d’autres membres de la famille,
d’amis « du pays d’origine » ou de membres de leur communauté
culturelle déjà établis au Canada. Ces deux facteurs sont approfondis
à la section ci-après sur l’impact de la migration et du réétablissement
sur les croyances, valeurs et pratiques d’attachement.
« Ce qu’il y a de plus frustrant, c’est d’arriver
dans un lieu ou vous n’avez pas de place à vous. J’arrive de Toronto, où j’étais
entourée de ma communauté. J’avais ma culture et tout ce dont j’avais besoin
à portée de main. Je l’avais à la maison et aussi à l’extérieur... je pouvais
donc la retrouver autour de moi. Mais quand on arrive ici, notre culture...
nos rêves... n’ont pas de place à l’extérieur de la maison. C’est très troublant. »
(participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
b. Impact de la migration et du réétablissement sur les
croyances, valeurs et pratiques d’attachement
Le processus de migration et de réétablissement commence
parfois bien avant l’arrivée de la personne et de sa famille dans le pays d’adoption
et persiste bien après leur cinquième année dans ce pays. C’est une expérience
de vie qui diffère selon la personne, la famille, et leur capacité de s’adapter
à des conditions changeantes. Le processus émotif de la migration et du réétablissement
n’est jamais linéaire. Ses différentes étapes sont interreliées et dépendent
en grande partie des facteurs décrits précédemment. Pour des questions de clarté,
cependant, cette section s’attarde aux éléments communs à toutes les femmes
et familles qui émigrent et s’installent dans un nouveau pays. Ils sont présentés
dans l’ordre chronologique auquel ils sont susceptibles de façonner la vie affective
de la personne.
Lorsqu’elles émigrent au Canada, les familles perdent leur
domicile et leur parenté, leur langue, leur communauté et leur statut au sein
de celle-ci. En outre, il leur arrive souvent de subir d’importants traumatismes
pendant le voyage et un choc culturel à leur arrivée au Canada. Tous ces facteurs,
en plus du processus d’acculturation qui accompagne l’adaptation à leur nouvelle
vie, ont d’importantes répercussions sur la santé mentale des parents et des
enfants, et, par conséquent, compliquent leurs liens d’attachement.
« Il est
très difficile de s’adapter à une nouvelle vie. Quand vous arrivez
ici, vous ne connaissez pas la langue. C’est le premier obstacle qui
fait que vous ne vous sentez pas dans votre pays. Et votre famille
n’est pas là quand vous arrivez ici pour la première fois. C’est comme
si vous perdiez une partie de vous-même. Vous essayez de la retrouver
mais vous ne savez pas par où commencer, et vous vous sentez mal.
On finit par s’adapter, mais c’est un processus qui prend du temps. »
(participante de Toronto, Ontario)
En dépit des nombreux défis auxquels ils font face, bien
des immigrants font preuve d’une grande résilience et arrivent à favoriser un
sentiment d’attachement sécurisant chez leurs enfants. Vu les nombreuses pertes
qu’ils ont essuyées, beaucoup concentrent toutes leurs énergies sur la création
d’un avenir « meilleur » pour leurs enfants, libre des souffrances et difficultés
qu’ils ont eux-mêmes connues. Pour cela, ils doivent évaluer leurs propres croyances
et valeurs, ainsi que celles de leur société d’adoption, pour tenter de déterminer
ce qui sera « le mieux » pour leurs enfants. Les nouveaux arrivants
sacrifient souvent leur propre bien-être pour donner à leurs enfants un avenir
meilleur.
Le processus de
migration et de réétablissement dans un nouveau pays débute par la perte
de son « chez-soi ». Il importe d’examiner le concept d’attachement
dans le contexte du sentiment du parent par rapport à son nouveau « chez-soi ».
Sa définition de la notion de « chez-soi » et son sentiment
d’appartenance à sa société d’adoption ont tous les deux des répercussions
sur son attachement (capacité de donner amour, soins et sécurité) à
ses enfants.
De nombreuses mères associent la notion de « chez-soi »
au sentiment d’appartenance.
« On se
sent chez soi quand on appartient à la communauté, quand on y est
à l’aise et quand on sent qu
e sa famille y
occupe une place. C’est ce qu’il y a de plus important, peu importe
où l’on est. »
(participante de Halifax)
La perte de son chez-soi et de son sentiment d’appartenance
a un grand impact sur la relation parent-enfants. Si les parents ne se sentent
pas entourés ou en sécurité, il leur est difficile de sécuriser leurs enfants.
En plus de devoir eux aussi composer avec la perte de leur chez-soi, les enfants
ressentent la souffrance de leurs parents et leur incapacité à les sécuriser
et à leur procurer soutien et sentiment d’appartenance.
« Je n’ai pas d’emploi, pas d’argent, pas de revenu,
pas d’amis. Le milieu de vie et de travail m’est complètement étranger. Parfois
je me demande : " Qu’est-ce qui m’attend? Quel chemin prendrai-je
maintenant que j’ai émigré?" Je ne connais pas la langue et je ne sais
pas où je m’en vais. Si j’arrive à maîtriser la langue, peut-être ma vie prendra-t-elle
une direction plus claire. Il y a aussi les inquiétudes à propos de l’argent.
C’est chercher un emploi qui me rend le plus stressée. Je dois recommencer ma
vie et je n’ai personne pour prendre soin de mes enfants. Je ne peux compter
que sur moi. Je ne me sens pas en sécurité. Que vais-je faire s’il arrive quelque
chose? Je me fais du souci. Dans mon pays, mes amis, ma famille, même ma famille
étendue, viendraient m’aider. Ici, je n’ai personne. Ça me préoccupe. »
(participante de Vancouver, Colombie-Britannique)
Les mères reconnaissent ce problème et tentent de le pallier
en répondant aux besoins accrus d’affection et de soutien de leurs enfants.
« Je fais tellement de choses. Je leur offre une
gâterie de temps à autre et leur dit que je les aime. Avant, je ne leur disais
pas mais je le fais maintenant. Ils en ont besoin maintenant. Notre façon de
vivre a changé, tout a changé. Leur père n’habite plus avec nous. Ils ont besoin
de plus d’attention, de savoir que quelqu’un les aime. » (participante
de Hamilton, Ontario)
De nombreuses mères s’efforcent de transmettre à leurs enfants
un sentiment d’appartenance à la société canadienne, même si elles ne le ressentent
pas elles-mêmes.
« Nous
avons choisi d’emmener nos enfants au Canada. Nous aimerions qu’ils
sentent une appartenance au pays. Quand vous sentez cela, vous pouvez
vous épanouir. »
(participante de Halifax, Nouvelle-Écosse)
Certains parents puisent leur sentiment d’appartenance dans
le fait que leurs enfants se sentent chez eux au Canada, le pays où ils grandiront.
« Je ne
me sens pas encore chez moi au Canada... moi non, mais mes enfants
peut-être. Ils débutent leur vie et grandissent ici. Ils ne connaissent
rien d’autre. C’est chez eux ici. Et pour nous, chez nous, c’est là
où sont les enfants. »
(participante d’Edmonton, Alberta)
Bon nombre des parents interrogés ne considèrent plus leur pays d’origine comme
leur « chez-soi » en raison du climat social et politique qui y règne.
« [Nous ne considérons plus l’Afghanistan comme chez nous] La situation
là-bas n’est pas bonne. On se bat tous les jours et la vie est dure. Maintenant
qu’on vit ici, on se met en colère. On se demande pourquoi toute cette violence.
Les femmes n’ont pas de droits ou une bonne vie en Afghanistan parce que le
gouvernement ne veut pas qu’elles sortent de chez elles pour travailler. Ils
veulent qu’elles restent chez elles, couvertes de la tête aux pieds. Comme des
morts. » (participante de Toronto, Ontario)
Certains
parents ne se sentent ni chez eux dans leur pays d’origine ni chez eux
au Canada.
« Deux ou trois fois quand je suis retournée en Pologne en visite,
j’ai senti que mon chez-moi était maintenant ici et plus en Pologne. Beaucoup
d’années ont passé et les gens ont fait leur vie, mais mes enfants, ma maison,
mon travail, tout... mes amis, mes nouveaux amis qui sont devenus ma famille,
sont ici... Je crois sincèrement qu’il y a un prix à payer pour cela car je
me sens aussi différente. Je me sens comme la personne qui, au travail, sait
qu’elle est différente. Nos enfants, ceux qui sont nés ici, se sentiront chez
eux. Mais pour nous, ce sera toujours un pays différent et il y a un prix à
payer pour ça. » (participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Les parents reconnaissent qu’il faut du temps avant de se sentir chez soi au
Canada et de développer un sentiment d’appartenance.
« C’est seulement après y avoir passé beaucoup d’années que vous arrivez
à vous sentir chez vous dans cet endroit, dans cet autre pays... Ce n’est jamais
facile au début. » (participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Perte de la famille et de la communauté
La perte de leurs enfants, famille immédiate, famille étendue et communauté,
conjuguée à l’isolement qui en découle, a aussi un impact sur les pratiques
d’attachement des mères immigrantes.
Parfois, le processus de migration de la famille se fait en deux temps. Certains
membres émigrent en premier et sont suivis du reste de la famille des mois ou
des années plus tard.
« J’habitais en Éthiopie avant de venir m’installer au Canada. J’étais
un peu inquiète. J’ai vécu là-bas quatre ans avec mes enfants pendant que mon
mari était au Canada. J’avais des soucis économiques. » (participante
de Halifax, Nouvelle-Écosse)
D’autres familles perdent des membres pendant le processus de migration. Ces
derniers sont victimes de guerre, de violence politique ou bien se retrouvent
séparés de la famille durant l’évasion du pays d’origine.
« Dans mon pays, nous nous cachions le jour et prenions la route le
soir. Mes grands-parents, ma tante et mon oncle ont été tués. D’autres membres
de la famille ont été handicapés. » (participante de Toronto, Ontario)
De nombreuses mères ont dû laisser des enfants derrière au moment de s’échapper.
Elles trouvent cela très difficile car elles comprennent leur rôle dans l’éducation
des enfants.
« Je m’ennuie de mes enfants restés en Inde. S’ils étaient ici, près
de moi, je pourrais leur donner de l’amour. C’est difficile de les éduquer s’ils
sont en Inde. Quand ils sont jeunes, ils ont besoin de beaucoup de soutien de
la part de leurs parents. » (participante de Toronto, Ontario)
Ce genre de séparation a non seulement des répercussions sur les enfants laissés
derrière, mais aussi sur la capacité des parents de répondre aux besoins (et
donc de favoriser un sentiment d’attachement sécurisant) des enfants qui les
ont accompagnés.
« Nous nous sentons chez nous au Canada, mais nos enfants nous manquent.
Nous voulons les avoir parmi nous. Ce jour-là, nous nous sentirons réellement
chez nous. À leur âge, ils ont besoin qu’on prenne soin d’eux. Nous comptons
les heures et les jours avant leur arrivée. Le jour, je dois m’occuper du fils
qui est près de nous. Je n’aime pas lui faire sentir mon stress ou ma tristesse.
C’est quand il dort que tout remonte. » (participante de Toronto, Ontario)
Durant le processus de réétablissement, certains parents se séparent pour une
variété de raisons, dont le stress de la migration et du réétablissement.
« Le père des enfants de ma fille a été expulsé du Canada. On a dit
à ma fille qu’il ne pourrait jamais y revenir. Elle a donc rencontré quelqu’un
d’autre. Mais il est revenu et maintenant, ils vivent séparés. Ma fille dit
que l’immigration a gâché sa vie. » (participante de Vancouver, Colombie-Britannique)
La plupart des mères interrogées viennent de sociétés qui, à l’opposé du Canada
(ou l’accent est mis sur la famille nucléaire), accordent beaucoup de valeur
aux rapports avec la famille étendue et les autres membres de la communauté.
Elles ressentent donc la perte de ces personnes à leur arrivée au Canada, même
si tous les membres de la famille immédiate arrivent et demeurent ensemble.
« La famille est différente ici. Il y a seulement votre mari, vos enfants
et vous. Rien d’autre. Là-bas, il y a vos grands-parents, vos frères, vos sœurs
et vos voisins. » (participante de Montréal, Québec)
« Je me sens en sécurité ici, mais pas entourée. Je suis complètement
seule. » (participante de Hamilton, Ontario)
Des recherches interculturelles sur les pratiques d’attachement ont démontré
que les nouveau-nés pouvaient adopter des comportements d’attachement à plus
d’un fournisseur de soins. Ils peuvent développer des liens d’attachement à
trois ou quatre personnes distinctes, dont le père. Ils peuvent aussi être entourés
de nombreux fournisseurs de soins et créer leur principal lien d’attachement
auprès d’une personne (à qui s’adressent le plus souvent leurs comportements
d’attachement). Il s’agit habituellement de la mère, même si d’autres membres
de la famille ou de la communauté peuvent jouer un rôle important dans l’attachement.
Lors du processus de migration, la perte des rapports avec ces personnes peut
considérablement influencer le développement de l’enfant.
« Dans mon pays d’origine, il arrivait même aux voisins de prendre
soin des enfants. Les enfants recevaient de l’amour de plein de gens. Ici, ils
n’ont que le père et la mère. Et ceux-ci sont trop occupés. Ils sont les seuls
à créer des liens d’attachement avec l’enfant. » (participante de Toronto,
Ontario)
Certaines mères ont parlé du rôle important que jouait dans leur pays la famille
étendue quand il s’agissait de résoudre les conflits entre elles et leurs enfants
et de la difficulté qu’elles ont à assumer les nombreux rôles qui leur reviennent
à présent.
« Le problème, c’est de savoir comment créer avec mon fils des rapports
solides étant donné le peu de temps dont je dispose. Il va à l’école et à la
garderie. Je passe le chercher à 17 h 30. Nous sommes tous les deux
fatigués. Il faut beaucoup d’énergie pour établir une connexion. Dans la journée,
il a dû relever seul plein de défis. Nous n’avons pas de famille étendue ici.
Quand j’étais petite, j’étais bouleversée quand ma mère se choquait contre moi.
Ma grand-mère jouait la médiatrice. Elle disait à ma mère ou à moi que nous
étions allées trop loin. Ici, les enfants n’ont personne d’autre. il faut donc
les élever avec rigueur, cohérence et autorité, tout en étant leurs bons amis. »
(participante de Halifax, Nouvelle-Écosse)
Beaucoup de mères immigrantes éprouvent un sentiment de grand isolement en
raison de la perte de leur famille immédiate, de leur famille étendue et de
leur communauté, et du peu de valeur accordée au Canada à l’interdépendance.
« [Dans mon pays d’origine] nous habitons ensemble et pas isolés et
séparés comme ici. » (participante de Hamilton, Ontario)
De nombreuses femmes ont dit s’être senties doublement isolées pendant la grossesse
et au moment d’accoucher.
« Au Zaïre, votre mère, vos sœurs et les autres membres de la famille
restent avec vous [après l’accouchement]. Ils ne vous laissent jamais seule
pendant trois à six mois. Ici, vous faites tout seule, seule, seule. »
(participante de Hamilton, Ontario)
Une fois arrivée au Canada, de nombreuses femmes immigrantes sentent qu’elles
portent seules le fardeau de la supervision des enfants parce que le reste de
la communauté ne s’en mêle pas. Elles sont également tristes d’avoir à enseigner
la méfiance à leurs enfants.
« C’est tout nouveau pour moi de leur enseigner à ne pas parler aux
étrangers. Dans mon pays, je ne leur ai jamais enseigné une chose pareille parce
qu’il y avait toujours quelqu’un pour les surveiller. Ils me disent : "Mais
maman, cette personne doit être gentille, elle sourit". » (participante
de Hamilton, Ontario)
Le manque de soutien et l’isolement semblent particulièrement éprouvants
pour les mères célibataires.
« Ce n’est pas facile d’élever seule des enfants ici... De ne pas avoir
de famille. Vous faites tout, seule. C'est difficile aussi pour les enfants.
Dans notre pays, ils sont libres. Il y a des membres de la famille et des voisins
partout. » (participante de Hamilton, Ontario)
L’incapacité de communiquer au sein de la famille et de la communauté dans
sa langue maternelle a un impact sur l’attachement. Les mères interrogées ont
fait part de leur difficulté à s’exprimer en anglais ou en français, et des
sentiments de frustration, de solitude et de dépression que cela entraîne.
« Je me souviens qu’à mon arrivée ici, je n’avais pas d’amis. Mon mari
travaillait toute la journée. Je ne comprenais pas l’anglais. Sesame Street
est la seule émission que je pouvais écouter, parce qu’elle jouait dans mon
pays. Quand vous êtes habituée à parler et à communiquer tout le temps, c'est
très difficile. Je me sentais seule et déprimée, et je ne pensais jamais m’adapter
au système ici. C’était très pénible. » (participante de Toronto, Ontario)
Certaines mères ont même de la difficulté à communiquer avec leurs propres
enfants, ce qui bien sûr a un impact sur leur attachement.
« Mon fils a de très bonnes notes à l’école, d’excellents résultats.
Mais j’ai un peu de difficulté à communiquer avec lui. Il parle anglais et je
parle chinois. Je ne veux pas qu’il... je veux qu’il connaisse sa langue maternelle.
Ma fille a deux ans et commence à parler. Mais elle confond les deux langues.
Elle comprend les deux langues mais elle n’arrive pas à parler... » (participante
de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Les mères disent aussi craindre que leurs enfants ne puissent plus communiquer
avec leur famille étendue.
« Tout le monde autour de lui, tous ses amis parlent anglais. Il comprend
très bien ce que je lui dis en espagnol mais il ne le parle pas. Ça me brise
le cœur parce que toute ma famille est au Guatemala. Je ne voudrais pas qu’il
y aille et interpelle ma mère en anglais. Ça lui ferait trop mal. »
(participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
« Un jour, ma mère est venue de Hong Kong et elle a parlé à mon fils...
et il ne comprenait pas. J’ai pleuré. » (participante de Fredericton,
Nouveau-Brunswick)
Les mères interrogées ont aussi parlé de leur difficulté à apprendre la langue
du pays.
« Quand vous ne la pratiquez pas, quand vous n’avez pas l’occasion
de la pratiquer, vous oubliez. On n’apprend pas l’anglais du jour au lendemain.
Ça prend beaucoup de temps. » (participante de Toronto, Ontario)
Elles ont aussi fait mention des difficultés qu’elles avaient à enseigner aux
enfants une langue maternelle qui n’est pas parlée à l’extérieur de la maison.
Elles se disent partagées entre l’envie de maintenir leur identité culturelle
et celle de favoriser l’intégration des enfants à la société canadienne.
« Mais aussi je les forcerai à parler leur langue maternelle à la maison,
même si cela est difficile, très difficile. J’essaie de leur lire des textes
mais ils ne comprennent pas vraiment parce qu’ils n’étudient pas cette langue
à l’école. Mais je veux aussi qu’ils se sentent chez eux au Canada, qu’ils se
sentent bien et Canadiens. » (participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
L’incapacité de communiquer pleinement dans la langue du pays qu’elles habitent
limite également la participation des femmes à la société canadienne, notamment
sur le plan de l’emploi.
« J'ai peur de commencer à travailler, parce que je n’ai jamais occupé
d’emploi ici. J’ai passé tout mon temps à prendre soin de mes enfants et, comme
je l’ai dit, à donner de mon temps à la communauté, à aider les gens. Maintenant
que mes enfants sont grands et vont à l’école à temps plein, je me dis bon,
j’ai travaillé bénévolement pendant longtemps, j’ai élevé mes enfants et maintenant,
c’est le temps de penser à moi... vous voyez, j’ai un peu peur de travailler
dans la communauté parce que ça se fera en anglais et je ne l’ai jamais fait.
Je serai obligée de faire le saut et ce ne sera pas facile. Vous savez, cela
me rend mal à l’aise. » (participante de Toronto, Ontario)
Les mères interrogées font remarquer que la langue n’est pas simplement un
mode de communication. C’est l’expression de leur culture et donc une partie
intégrante de leur identité.
« Je pense qu’il y a une différence entre votre façon de voir la vie
et la nôtre. Pour vous, la langue, ce n’est probablement qu’une langue. Pour
moi, c’est plus que ça. C’est encore plus vrai dans le cas de l’arabe. Pour
nous, l’arabe n’est pas seulement un mode de communication, c’est notre façon
de prier. Nous sommes Musulmans. Pour prier, pour vivre, il faut la langue...
La langue arabe ne se compare à aucune autre langue... Pour prier, je dois parler
arabe, quel que soit mon pays d’origine. Sans l’arabe, je ne peux pas fonctionner.
Je ne peux pas exister. » (participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Puisqu’elle est une partie intégrante de l’identité, la langue fait obstacle
non seulement à la communication mais également au développement du sentiment
d’appartenance.
« Comment est-ce que je peux être drôle en anglais? Je me le demande.
Comment est-ce que je peux faire une blague? Vraiment, je serais bien trop gênée
d’essayer. Qu’est-ce que je fais si ç’a l’air fou? Dans ma langue, je peux dire
des choses drôles et tout le monde rient. Et il y a autre chose, une chose bien
bête. On sait quand on doit être frivole et quand on doit être sérieuse. Ça
vient naturellement, on le sait. Mais dans ce pays, rien n’est naturel... et
ça ne le sera jamais. » (participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
L’apprentissage d’une langue est donc bien plus complexe que la seule connaissance
de ses mots.
« Quand vous baignez dans une nouvelle société, apprendre une langue
ne veut pas simplement dire la parler. Cela veut dire se familiariser avec toute
une culture. » (participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
De nombreuses femmes et familles qui émigrent dans un nouveau pays perdent
la place qu’elles occupaient dans leur pays d’origine. Bon nombre d’entre elles
vivaient de façon plus aisée dans une maison, alors qu’ici, elles doivent se
contenter d’un petit appartement.
« Ici, nous avons deux chambres à coucher. Il n’y a pas beaucoup de
place. Dans mon pays, j’avais une maison. Ce n’est pas pareil ici. Là-bas, nous
avions de la place et un terrain où les enfants pouvaient jouer. Il n’y avait
pas d’appartements. Pour moi, un domicile est une maison, pas un appartement.
Je ne me sens pas chez moi ici. » (participante de Toronto, Ontario)
Nombre d’entre elles ont aussi perdu le statut que leur conféraient leurs compétences
et leur emploi. Anciennement respectées dans leur communauté, elles sont maintenant
forcées d’accepter un petit boulot au Canada ou de rester à la maison (en raison
de la langue ou de la non-reconnaissance de leurs compétences).
« Dans mon pays, j’étais infirmière. Ça me manque. Je ne peux pas pratiquer
mon métier ici parce que je ne parle pas beaucoup l’anglais. » (participante
de Toronto, Ontario)
« L’emploi est un obstacle majeur ici, parce que dans votre pays on
parle votre langue. Vous connaissez très bien les gens; vous savez quels emplois
sont respectés et lesquels ne le sont pas. Ici, vous prendriez n’importe quoi,
mais ça ne vient pas. Il est très difficile de trouver un emploi adapté à votre
formation. » (participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Les femmes immigrantes qui dépendent dorénavant de leur conjoint alors qu’elles
travaillaient dans leur pays d’origine perdent aussi leur statut au sein de
la famille.
« Mon mari n’a pas de difficulté à travailler ici. Moi, je ne trouve
pas d’emploi. Je reste à la maison. Ce n’est pas facile. Ici, je dois demander
de l’argent à mon mari. » (participante de Hamilton, Ontario)
Les mères éprouvent aussi une perte de statut social.
« Je m’ennuie de ma famille, de mes amis et de ma culture. Ici, vous
restez seule à la maison. Personne ne vous rend visite. Là-bas, les gens vous
saluent dans la rue. Ici, personne ne vous voit. » (participante d’Edmonton,
Alberta)
« Pour moi, c’est exactement la même chose. Comme je l’ai déjà dit,
je me sens toujours différente et ça me rend malheureuse parce que je sais que,
si j’étais en Pologne, je serais sur la même longueur d’onde... la culture,
les amis, le même vécu, la même mentalité, le même type d’emploi. Tout le monde
nage ou rame sur la même mer. Ici, je travaille à temps partiel seulement trois
jours par semaine, et chaque fois que je vais à ces deux bureaux, je [me dis]
"Ok, que va-t-il m’arriver aujourd’hui? Que devrai-je prétendre ou répondre?
Vais-je comprendre ce qu’ils disent? Me racontera-t-il une autre blague que
je ne comprendrai pas?..." » (participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Même leurs rapports avec leurs enfants occasionnent chez les mères le sentiment
de perte de statut.
« Peu importe votre niveau de connaissance de l’anglais, ou votre emploi,
vous demeurez une étrangère. Même vos enfants sont meilleurs que vous. Vous
voyez vos enfants s’adapter, blaguer avec leurs amis. Et vous essayez de rire
de leurs blagues. Mais si vous tentez, vous aussi, de faire une blague, ils
vous regardent d’un air du genre : "Maman, ça c’est stupide".
Vous traduisez une blague de l’arabe et vous la trouvez bien drôle, mais pas
eux. Ils rient de vous quand ils vous voient rire. Ça c’est la situation. »
(participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Certains parents font état de l’étendue de leur perte au moment d’émigrer au
Canada :
« Nous avons tout laissé derrière, tout. » (participante de
Hamilton, Ontario)
Aux pertes innombrables que connaissent les femmes et les familles qui émigrent
et s’établissent dans un nouveau pays s’ajoutent souvent des traumatismes liés
à la guerre ou à la violation de leurs droits individuels ou collectifs en raison
de la race, la religion, le sexe, la nationalité, les opinions politiques, l’orientation
sexuelle ou l’appartenance à un groupe social particulier. Beaucoup de nouveaux
arrivants ont subi des traumatismes pendant de nombreuses années dans leur pays
d’origine. Certaines familles ont été séparées ou disséminées. Beaucoup de femmes
et d’enfants ont connu la torture, le harcèlement ou l’agression sexuelle ou
psychologique aux mains de gouvernements ou d’autres groupes qui exercent sur
eux un pouvoir. La migration offre souvent leur seule chance de survie.
« Dans ce genre de situation, en temps de guerre, il n’y a rien à faire.
Il n’y a qu’à souffrir et, un jour ou l’autre, réaliser que vous devez partir. »
(participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
« Dans nos pays, quels qu’ils soient, vous devez capituler devant le
gouvernement au pouvoir. C’est eux qui font la loi. Vous devez capituler. Vous
devez les flatter... leur faire plaisir. Ils peuvent même vous accuser sans
que vous n’ayez rien dit [contre eux]. Il y a de la discrimination. Elle peut
être fondée sur la race, la religion ou l’appartenance politique. Alors les
gens se poussent; ils quittent leur pays... s’ils en sont capables. Ils ne veulent
pas voir leurs enfants grandir dans un système si corrompu. » (participante
de Halifax, Nouvelle-Écosse)
« Mes parents et mes frères ont été tués pendant la guerre. J’étais
mariée et j’habitais un autre pays. Je ne pouvais pas y retourner. J’étais très
déçue. Ils ont tué mes parents, tout le monde. » (participante d’Edmonton,
Alberta)
Parfois, les mères et les familles doivent prendre la décision cruelle de laisser
leurs jeunes enfants derrière dans le but de sauver les autres personnes qui
tentent de s’échapper.
« Mon fils avait trois mois et pleurait beaucoup. Parce qu’il n’était
pas silencieux, les gens m’ont dit : "Tu devrais le laisser derrière". »
(participante de Vancouver, Colombie-Britannique)
Les femmes et les familles qui vivent des situations traumatisantes dans leur
pays reçoivent peu de soutien des membres de leur entourage, qui sont exactement
dans la même situation. Cela rend leur expérience encore plus pénible et les
pousse souvent à partir.
« Là-bas, on n’a pas vraiment de soutien parce que tout le monde a
peur. C’est pour ça que nous sommes partis, parce que nous ne pouvions pas continuer
à avoir peur tout le temps. » (participante de Toronto, Ontario)
Il est important de se rappeler que ces expériences traumatisantes auront des
répercussions sur l’avenir des personnes qui se réfugient au Canada pour échapper
à la violence. Leurs effets émotifs et psychologiques se font ressentir de différentes
façons, bien après l’arrivée des immigrants en sol canadien. Par exemple, les
enfants que les armes chimiques ont handicapés servent à leurs mères de rappel
constant des traumatismes subis et compliquent le processus de réétablissement.
« En 1988, j’ai quitté mon pays. Le gouvernement menait une guerre
chimique. J’étais enceinte de trois mois quand je suis partie. À la naissance
de ma fille, tout allait bien [mais elle s’est mise à avoir des problèmes pendant
qu’elle se développait et requiert maintenant des soins constants]. Quand elle
a eu sept mois, j’étais [dans un autre pays et j’ai décidé de consulter un médecin].
J’ai eu une radiographie et tout se passait bien. En 1990, je suis arrivée au
Canada. Trois ans plus tard, j’ai consulté un médecin et il n’a rien trouvé
d’anormal. Plus tard, les médecins ont détecté des agents chimiques. Quand je
suis tombée de nouveau enceinte, le médecin m’a dit que j’allais bien mais qu’il
y avait encore des agents chimiques dans mon organisme. Mon enfant ne parle
pas; elle ne peut pas se nourrir seule. Je me sens triste à propos de mes enfants.
Je les aime, mais c’est difficile de m’occuper des deux. J’ai du soutien mais
ce n’est pas assez. Je n’ai pas de temps à moi. » (participante de
Vancouver, Colombie-Britannique)
De nombreuses mères continuent de subir au Canada les répercussions émotives
et psychologiques des traumatismes subis dans leur pays d’origine, surtout quand
des membres de leur famille sont encore en danger.
« Une partie de mon stress provient du fait que ma famille est encore
là-bas. Même si la guerre est finie, il reste des armes, de la violence et des
vols, et je m’inquiète pour ma famille. » (participante de Toronto,
Ontario)
Toutes ces expériences ont un profond impact sur la façon dont les particuliers
et les familles réagissent à leur nouvel environnement et composent avec les
défis du réétablissement. En même temps qu’ils tentent de se refaire une santé
émotive et psychologique, les parents doivent trouver moyen de fournir un soutien
social et émotif adéquat à leurs enfants, qui ont aussi été marqués par ces
expériences. Pour ces mères et ces familles, et surtout pour celles qui viennent
de sociétés dont les croyances, valeurs et pratiques sont très différentes des
nôtres, s’ajoute aussi un choc culturel qui vient exacerber la douleur et les
sentiments de désespoir et de désarroi peut-être déjà présents avant l’arrivée
au Canada.
Fiche
d'information : (télécharger
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Choc culturel
On appelle « choc culturel » la détresse physique et émotive qu’occasionne
le fait d’être soustrait à son environnement familier et plongé dans un milieu
dont les repères sont totalement différents. La plupart des personnes qui s’intègrent
à une nouvelle culture éprouvent un choc culturel. La situation les oblige à
mettre en question leurs propres croyances, valeurs et pratiques, et souvent
les poussent à changer leurs pratiques. Les mères interrogées ont dit avoir
changé leur façon de penser et de se comporter après avoir émigré au Canada.
« La façon de vivre des gens n’est pas la même. Dans mon pays, il est
facile de saluer quelqu’un, qu’on le connaisse ou non. Ici, c’est différent.
Il faut connaître la personne. Avant, je saluais les gens, mais ils n’aiment
pas tous cela. » (participante de Hamilton, Ontario)
« Je dois changer ma façon de penser, de parler, de vivre, de m’habiller
et d’accueillir les gens. » (participante de Calgary, Alberta)
Les mères interrogées ont aussi fait mention du stress qu’elles éprouvaient
à être différentes.
« Le sentiment d’étrangeté me stresse. » (participante de
Vancouver, Colombie-Britannique)
Elles ont aussi exprimé le besoin de conserver leur façon de penser et de s’exprimer.
« J’ai besoin de ma famille, de ma culture, de ma façon de penser et
d’exprimer les choses. » (participante de Halifax, Nouvelle-Écosse)
Parce qu’elles ne connaissent pas bien le « système » canadien, les
mères et les familles ont de la difficulté à composer avec les conflits sur
les croyances, valeurs et pratiques. De plus, elles ne peuvent plus se fier
sur leur réseau habituel de soutien et ne connaissent pas les ressources à leur
disposition.
« Dans votre pays d’origine, vous connaissez la plupart des problèmes
et les sources de stress. Vous ne vous sentez donc pas seule. Vous n’êtes pas
la seule que la police malmène ou que le gouvernement traite de façon injuste.
Où à l’école, si un enseignant favorise un autre enfant au dépend du vôtre,
vous savez comment réagir. Vous savez régler vos problèmes parce que vous savez
quoi faire… Et votre mère, votre père, vos cousins et vos amis sont là pour
vous aider. Ils peuvent vous aider à vous calmer si vous êtes nerveuse ou en
colère. » (participante de Halifax, Nouvelle-Écosse)
« Je ne savais pas où obtenir de l’aide. Je ne savais pas qu’il existait
des centres de ressources pour parents. Je ne savais rien. J’ai dû m’informer
de tout. » (participante de Halifax, Nouvelle-Écosse)
Cet isolement entraîne une détresse émotive qui accentue le sentiment de non-appartenance.
Dans certains cas, les mères et les familles se sentent rejetées et s’isolent
davantage, ce qui réduit leur capacité de surmonter les épreuves. Le choc culturel
a des répercussions sur la santé émotive des parents et des enfants, et, par
conséquent, sur leur interrelation.
« S’ils (parents et enfants) ne sont pas correctement sensibilisés,
la situation est dangereuse. Les parents sont plus stricts et les enfants cachent
des choses. C’est un choc culturel pour les parents et aussi les enfants. Ça
ira peut-être pour la prochaine génération. » (fournisseur de services
de Montréal, Québec)
Fiche
d'information :
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Acculturation/adaptation
On appelle « acculturation » le processus d’adoption, par les membres
d’un groupe, des caractéristiques culturelles d’un autre groupe avec qui ils
entretiennent des rapports[2] . Partie intégrante du processus de réétablissement
dans un nouveau pays, l’acculturation exige le remplacement de certaines croyances,
valeurs et pratiques du pays d’origine par des croyances, valeurs et pratiques
du pays d’adoption. Le processus et le niveau d’acculturation des familles à
leur arrivée dans un nouveau pays dépendent des nombreux facteurs énoncés au
début de cette section (motifs de la migration, âge au moment d’émigrer, lieu
de naissance des enfants, maîtrise de la langue officielle, réseau de soutien).
Bon nombre des parents interrogés ont utilisé le terme « adaptation »
pour parler d’acculturation. Pour cette raison, ces deux termes seront utilisés
de façon interchangeable.
« Je suis venue ici à l’âge adulte et mes racines m’ont suivie. »
(participante de Toronto, Ontario)
« La plupart des nouveaux arrivants subissent du stress. C’est l’étape
d’adaptation qui précède l’intégration. Parfois, ça prend même du temps à s’habituer
au climat. Si vous n’êtes jamais venu en Occident, ou si vous n’avez jamais
vu de neige, ce n’est pas facile. Et puis il y a la langue, et le fait que vous
ne connaissez personne. Pour la plupart des gens, le système d’éducation est
bien différent aussi. Même pour ceux qui viennent de pays anglophones... il
faut connaître le système. C’est ce qu’on appelle l’adaptation. Ça cause des
ennuis aux nouveaux arrivants et même aux Canadiens. Certaines personnes s’adaptent
rapidement, d’autres non. » (participante de Halifax, Nouvelle-Écosse)
« Ça vous prend du temps à vous acclimater et à prendre le pouls de
votre nouveau lieu de résidence. C’est… c’est tout nouveau mais vous pouvez
vous adapter si vous le voulez… du moins si l’endroit est paisible. »
(participante de Halifax, Nouvelle-Écosse)
Les parents se sentent souvent responsables du processus d’acculturation de
leurs jeunes enfants, en plus du leur.
« Quand on est immigrant, c’est difficile d’éduquer des enfants parce
qu’il faut tenter de maintenir sa propre culture dans une autre culture. Et
nos enfants sont si petits. Ils n’ont pas l’âge de comprendre pourquoi ils doivent
faire certaines choses. Ils ne savent pas. » (participante d’Edmonton,
Alberta)
Les croyances, valeurs et pratiques d’attachement présentées dans les sections
précédentes (liberté, respect, autonomie et interdépendance) évoluent à mesure
que s’effectue l’acculturation.
Certaines mères ont fait mention de la plus grande liberté des femmes au Canada,
telle qu’elles la perçoivent.
« Un autre avantage du Canada est que les femmes ont plus de choix.
Par exemple, les mères monoparentales ne sont pas stigmatisées. Au Canada, tout
le monde a des choix et ça c’est bien. » (participante d’Edmonton,
Alberta)
D’autres ont dit avoir modifié leur notion du respect après avoir pris connaissance
des différentes perspectives présentes au Canada.
« Dans ma culture, on a tendance à dire "non" trop souvent
aux enfants. La culture canadienne présente d’autres options qui réduisent le
niveau de frustration des enfants. » (participante de Calgary, Alberta)
Des mères ont également constaté que les rapports entre leur conjoint et les
enfants ont changé.
« Nous agissons différemment ici. [Dans notre pays], personne n'a l’habitude
de faire la lecture aux enfants ni de les serrer contre soi, surtout pas les
pères. Dans notre culture, le père est le maître de la famille. Mais ici, ils
font la lecture aux enfants. » (participante de Vancouver, Colombie-Britannique)
Certains parents ont souligné l’importance de revoir la valeur qu’ils accordent
à l’autonomie selon un point de vue canadien, pour favoriser la réussite future
de leurs enfants en sol canadien.
« Je donne à ma fille plus de liberté. Dans mon pays, on a l’habitude
de protéger davantage les enfants. Ici, chaque personne doit être autonome.
Il faut s’ajuster. Elle doit apprendre à prendre soin d’elle-même. » (participante
de Montréal, Québec)
Pour adapter leurs croyances, valeurs et pratiques d’attachement, les mères
se fient sur leur propre vécu et sur les croyances, valeurs et pratiques qu’elles
observent au Canada.
« Je suis venue ici; j’ai vu d’autres enfants jouer sans leur mère
qui les surprotégeait et tout allait bien. Cela me fait voir que c’est possible,
ça m’influence. Surtout que ma façon d’éduquer mon plus vieux n’avait pas marché.
Il m’a déjà dit : "Tu m’as appris à avoir peur d’une foule de choses.
Je n’aime pas la façon dont tu m’as élevé". » (participante de
Vancouver, Colombie-Britannique)
Parfois, le besoin de s’adapter aux modes de pensée de la société canadienne
est davantage le résultat d’une combinaison de pressions internes et externes
sur les mères et les familles que d’une évaluation du pour et du contre de leurs
croyances, valeurs et pratiques d’attachement.
« Je dois suivre ce qui se fait ici car je vis ici. Je m’adapte et
quand des gens de mon pays me voient faire, ils disent : "Tu n’as
pas grandi ici; ils ne t’ont pas élevée". Comme ça, mais je dois suivre
les coutumes. Oui, je suis les coutumes d’ici. Je ne me souviens pas d’avoir
fait les choses comme je les faisais là-bas. » (participante de Toronto,
Ontario)
Il n’est pas facile pour les parents de transmettre à leurs enfants les croyances,
valeurs et pratiques auxquelles eux-mêmes et leur communauté accordent de l’importance,
tout en favorisant leur intégration à la société canadienne.
« Nous essayons vraiment de les intégrer à cette société. Mais en même temps,
nous voulons qu’ils conservent certaines de nos traditions. » (participante
de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Les mères traversent leur propre crise identitaire et trouvent qu’il est difficile
d’éduquer des enfants dans ces conditions.
« Parfois, je sens que je me noie. Je pense à ma vie. J’ai été élevée
en Algérie. Je savais tout ce qui importait. Mais mes enfants? Ils ne sont ni
Canadiens, ni Algériens. C’est comme s’ils n’appartenaient à rien. L’an dernier,
nous avons fait une exposition au centre des arts. Un des artistes a dit :
"Dans le fond, nous sommes tous des errants". Et oui, d’une certaine
manière, je suis chez moi ici. Oui, c’est ici que je vis. Mais suis-je vraiment
chez moi? Et si j’y retourne, suis-je chez moi? On est pris entre deux pays.
Pas plus ici que là-bas. Et ça, c’est très dangereux… Il n’est pas facile d’élever
des enfants dans cet état d’esprit. » (participante de Fredericton,
Nouveau-Brunswick)
« ...Je veux qu’il trouve lui-même sa place. Mais je ne sais pas si
c’est la bonne approche… Je suis tiraillée sur ce que je dois faire. »
(participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Elles se soucient de la perte pour leurs enfants, bien qu’elles constatent
toutes les nouvelles possibilités qui s’offrent à eux.
« Nos enfants souffrent. Ils perdent ce que leurs parents ont eu. C’est
difficile de leur donner… » (participante de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
« Mais ils ont aussi quelque chose que nous n’avions pas. » (participante
de Fredericton, Nouveau-Brunswick)
Les enfants s’adaptent souvent plus rapidement que leurs parents et deviennent
en quelque sorte les intermédiaires familiaux. Le pouvoir que ce rôle leur confère
modifie la dynamique familiale, mine la confiance des parents et crée souvent
des conflits entre les parents et leurs enfants.
« Les parents veulent conserver leur culture tandis que les enfants
veulent être Canadiens. » (fournisseur de services de Montréal, Québec)
« Les conflits de génération sont au premier plan de nos
rapports avec les familles. Chacun tente de s’adapter, d’apprendre la langue.
Les enfants apprennent généralement la langue plus rapidement et donc jouissent
d’une plus grande liberté. Ils veulent tout oublier de leur ancienne vie. La
façon de s’habiller, la langue. Ils ne veulent pas suivre les règles et croyances
religieuses de leur pays d’origine. Vu la situation, ils sont souvent obligés
de s’occuper des affaires de la famille. Les parents deviennent les enfants,
et vice-versa. » (fournisseur de services de Halifax, Nouvelle-Écosse)
« Parfois, quand les parents vont à l’hôpital ou ailleurs,
les enfants servent d’interprètes. Ces derniers se disent : "ils ne
savent rien et ne peuvent pas se faire comprendre". C’est pourquoi nous
disons aux parents que ce n’est pas dans leur intérêt d’utiliser leurs enfants
comme interprètes. »
(fournisseur de services de Montréal, Québec)
En bref, pour
chacun des membres d’une famille qui émigre au Canada, l’acculturation est un
processus qui dure toute la vie. Les parents se démènent pour conserver ce qui
leur tient à cœur et importe à leur communauté culturelle, tout en essayant
de faciliter l’intégration de leurs enfants à la société canadienne. Mais la
quête de cet équilibre n’est pas l’affaire de quelques années. Elle se poursuit
bien après l’établissement dans le nouvel environnement, tout au long des diverses
étapes d’évolution des mères et des familles, réorientant par le fait même presque
tous les aspects de leur vie et toutes leurs décisions.
« J’essaie de créer un réseau d’amis de diverses associations
d’immigrants et organisations multiculturelles. J’essaie aussi de maintenir
le contact avec ma famille en Bosnie et de rendre mon enfant heureux d’être
Bosniaque. Je veux que ses origines lui tiennent à cœur. Je veux qu’il accepte
son nouvel environnement, mais aussi sa mère et sa famille. »
(participante
de Halifax, Nouvelle-Écosse)
« Vous avez deux pays. Vous êtes citoyen de deux pays,
un pied dans votre pays d’origine et un pied au Canada. Et ce sera toujours
comme ça. »
(participante de
Fredericton, Nouveau-Brunswick)
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