ANALYSE
DOCUMENTAIRE DE LA THÉORIE DE L'ATTACHEMENT PARENTS-ENFANTS ET
DES PRATIQUES INTERCULTURELLES QUI INFLUENCENT LA RELATION D'ATTACHEMENT.
Par
P.N. Reebye, M.D., FRCPC, S.E. Ross, M.Sc., infirmière autorisée,
et
Kathleen Jamieson, M.A.
Avec l'aide de
Jason M. Clark, B.A. spécialisé
1. INTRODUCTION
Survol
du contenu de l'analyse documentaire
But de
l'analyse documentaire
But du projet national de recherche
Étendue de l'analyse documentaire
Paramètres et limites de l'analyse
2. LA THÉORIE DE L'ATTACHEMENT ET SES APPLICATIONS
Sommaire
du concept et des applications de l'attachement
Grands principes de la théorie de l'attachement
Types et comportements d'attachement
L'attachement en bas âge et ses répercussions
3. ÉTUDES INTERCULTURELLES DE L'ATTACHEMENT
Études
interculturelles de l'attachement
Études interculturelles sur les types d'attachement
Études menées en Afrique
Études menées en Allemagne
Études menées au Japon
Études menées en Chine
Études menées en Israël
Adoption interculturelle
4. ÉDUCATION, SOINS ET PRATIQUES D'ATTACHEMENT
Compréhension
du rôle du parent et des autres fournisseurs de soins dans la relation
d'attachement
Limites des parents et autres fournisseurs de soins en matière
d'attachement
5. ÉTUDES, LIENS D'ATTACHEMENT ET PRATIQUES PARENTALES INTERCULTURELS
Correspondance
entre les pratiques parentales et les types d'attachement
Cadre d'analyse interculturelle des comportements d'attachement
et pratiques parentales
Études culturelles et interculturelles des pratiques
parentales
Groupes ethnoculturels au Canada
Éléments culturels du rôle parental
6. CONCLUSION
Problèmes
méthodologiques
Lacunes de la documentation
Commentaires et réflexions des auteurs
Antécédents et rôles des auteurs
References
Supplement
Survol
du contenu de l'analyse documentaire
Ce document se divise en sept sections:
La section 1, Introduction, examine le but et les objectifs
de l'analyse documentaire et décrit brièvement le rapport,
son étendue et ses limites.
La section 2, La théorie de l'attachement et ses applications,
ert de toile de fond à l'examen de la documentation et résume
les concepts, termes et applications de l'attachement.
La section 3, Études interculturelles de l'attachement,
se penche sur les catégories d'attachement selon les cultures,
l'adoption interculturelle et les études sur l'attachement menées
en Afrique, en Allemagne, au Japon, en Chine et en Israël.
La section 4, Éducation, soins et pratiques d'attachement,
traite du rôle des personnes qui prennent soin d'enfants et des
limites inhérentes à ce rôle, tels que décrits
dans la documentation.
La section 5, Études, liens d'attachement et pratiques
parentales interculturels, examine la documentation sur le rôle
des parents et les types d'attachement dans différentes cultures,
puis propose un cadre d'interprétation de ces pratiques.
La section 6, Conclusion, analyse l'état de la documentation
sur les pratiques interculturelles d'attachement.
La section 7 énumère les ressources sur lesquelles
s'appuie cette analyse. L'annexe, Historique de la théorie de
l'attachement, retrace l'évolution de la théorie de
l'attachement, les travaux des principaux théoriciens et le développement
de leurs concepts. Les auteurs présentent également leurs
commentaires finals et soulèvent certaines questions découlant
de leur analyse..
But
de l'analyse documentaire
Cette
analyse documentaire vise le but suivant:
"Fournir aux responsables du projet national un résumé
et une analyse critique des recherches et connaissances actuelles sur
les pratiques d'attachement parents-enfants. Cette analyse s'intéresse
particulièrement aux diverses communautés ethnoculturelles
et aux répercussions de l'émigration sur les pratiques des
femmes et des familles appartenant à ces communautés ".
[1]
Les
objectifs de l'analyse documentaire sont les suivants:
- Fournir aux responsables
du projet national un résumé et une analyse critique des
recherches et connaissances actuelles sur les pratiques d'attachement
parents-enfants dans diverses cultures;
- Présenter
l'information dans un format accessible au personnel du Programme d'action
communautaire pour les enfants (PACE) et du Programme canadien de nutrition
prénatale (PCPN), ainsi qu'aux participants de tout le pays;
- Servir de base
à un examen critique de cette question partout au Canada.
Cette
analyse est rétrospective, c'est-à-dire qu'elle porte
sur les recherches déjà menées sur l'attachement.
Elle sert de base à une étude prospective que le centre
de santé pour les femmes effectue pour le compte du Programme d'action
communautaire pour les enfants de Santé Canada. Dans le cadre de
cette étude, le centre recueille et analyse les nouvelles données
sur les pratiques d'attachement dans les diverses cultures du Canada.
But
du projet national de recherche
Voici le but du projet national de recherche du centre de santé
pour les femmes et du projet d'intervention primaire auprès des
parents de Parkdale, tel que décrit dans la proposition soumise
à Santé Canada : «Reconnaître et valider les
pratiques d'attachement parents-enfants utilisées par les femmes
et les familles provenant de divers pays et cultures, en particulier les
techniques qui se sont révélées déterminantes
pour favoriser la croissance et l'attachement des enfants au cours des
cinq premières années de leur existence.» Le projet
national fournit donc le contexte de l'analyse, même si celle-ci
vise un but différent.
Les membres du centre de santé pour les femmes ont décidé
d'explorer ce domaine parce qu'ils ont remarqué que les pratiques
des immigrantes avec leurs enfants, qui renforcent leur rôle dans
le développement infantile, étaient souvent mal acceptées,
voire rejetées, par la culture dominante.
Étendue
de l'analyse documentaire
Les documents examinés ont été sélectionnés
à partir d'une vaste recherche des bases de données Medline
et PsychInfo, des résumés analytiques en sociologie, en
ethnologie, en travail social, en études de la famille et en études
de la femme dans des publications anglophones approuvées par des
collègues et portant sur l'éducation des enfants, les relations
mère-enfants, les relations parents-enfants, le rôle parental
dans différentes cultures, les comportements d'attachement, l'identité
et les valeurs ethniques, ainsi que les caractéristiques et la
diversité culturelles. Les recherches ont été circonscrites
à la période comprise entre 1980 et 1999 pour permettre
de tracer un portrait pertinent et contemporain de la documentation. Les
auteurs ont choisi d'inclure les études sur l'attachement durant
la petite enfance et l'enfance (0 à 10 ans) et d'exclure celles
portant sur l'attachement chez l'adulte. Au total, 198 sources ont été
examinées, dont six analyses critiques de la documentation sur
l'attachement.
Outre les sources ci-dessus, d'autres études importantes publiées
entre 1930 et 1999 ont servi à brosser un tableau sommaire de l'évolution
des théories de l'attachement et de l'apprentissage.
Aux fins de cette analyse de la documentation sur l'attachement,
c'est-à-dire la relation entre le nourrisson ou l'enfant et les
parents ou autres personnes qui en prennent soin, les auteurs se sont
efforcés de préciser comment ce concept est défini,
décrit, opérationalisé et mis en pratique.
Les auteurs ont également soulevé d'autres questions interreliées
qui concernent les buts du projet du centre de santé pour les femmes
et ceux du PACE : La documentation traite-t-elle des caractéristiques
de l'attachement qui favorisent les futures relations familiales ou interpersonnelles
de l'enfant et sa réussite à l'école ou dans sa vie
adulte? Si oui, lesquelles? Retrouve-t-on les mêmes caractéristiques
chez toutes les mères et tous les enfants, peu importe leur culture?
Quels sont les effets des diverses pratiques culturelles et parentales
sur la relation entre l'enfant et ses parents ou les autres personnes
qui en prennent soin?
Paramètres
et limites de l'analyse.
La
présente analyse comporte certaines limites qu'il est important
de prendre en considération.
1) Bien que cet examen serve de toile de fond à une étude
d'envergure entreprise par le centre de santé pour les femmes,
il vise un but et des objectifs différents et se contente de résumer
et d'évaluer les recherches déjà publiées.
Comme toute analyse documentaire, il ne reflète que le contenu
de la documentation et ne peut, contrairement aux recherches empiriques
du reste de l'étude, conduire à l'élaboration d'hypothèses.
Les chercheurs ont néanmoins signalé les éléments
qu'ils considéraient biaisés ou insuffisamment développés
dans la documentation existante
2) La majeure partie de la documentation sur l'attachement
et les pratiques des différentes cultures se trouve dans les domaines
des sciences sociales et de la médecine. Rien d'étonnant
à ce que le langage et la terminologie utilisés dans les
documents soient très techniques et souvent complexes. C'est pourquoi
les auteurs ont cru bon de vulgariser certains concepts et explications
techniques lorsque le contexte s'y prêtait. Précisons toutefois
que le langage et les concepts utilisés par un auteur donné
ont parfois une signification particulière qu'on ne peut expliquer
en d'autres termes sans en modifier le sens..
[1]
Entente conclue entre le centre de santé pour les femmes, Centre
de santé St. Joseph, le projet de prévention primaire auprès
des parents de Parkdale et le conseil de planification sociale et de recherche
de la C.-B., 12 avril 1999, p. 3.
Sommaire
du concept et des applications de l'attachement
Le terme «attachement» fait référence à
des concepts différents selon les gens : engagement, amour, affection,
chaleur humaine ou même loyauté. Même dans la documentation
scientifique, on note un chevauchement entre les notions d'attachement,
de proximité affective et d'affiliation. Le présent rapport
attribue au terme «attachement» sa signification la plus courante,
soit le lien entre le nourrisson (et le tout-petit) et le principal fournisseur
de soins (généralement la mère).
C'est le psychiatre britannique John Bowlby qui, dans les années
1940, a créé ce concept. Observant les enfants placés
dans des orphelinats, Bowlby se rend compte que l'attachement est un aspect
crucial du développement de la personnalité de l'enfant
et détermine la façon dont il interagit avec autrui. Sa
théorie emprunte des éléments de l'éthologie,
de la psychologie cognitive, de la théorie des systèmes
de régulation et de la théorie des relations d'objet. Ces
concepts multidisciplinaires mettent tous l'accent sur les schèmes
habituels des relations parents-nourrissons et l'aspect qualitatif
de ces relations. (Pour connaître l'historique complet de la théorie
de l'attachement, se reporter à l'annexe.)
Bowlby a décrit quatre systèmes de comportement : exploration
de l'environnement immédiat par le nourrisson; affiliation,
ou apprentissage de la vie avec d'autres êtres humains; prudence
et peur du nourrisson qui se familiarise avec le danger et la sécurité;
attachement, c'est-à-dire la recherche de la proximité
avec la figure d'attachement et l'émergence d'un sentiment de sécurité.
En plus d'une description du système d'attachement (le plus important
selon Bowlby), la théorie explique les comportements, les liens
et les relations d'attachement.
Les comportements typiques de l'attachement désignent les
gestes et signaux des bébés (comme les pleurs, sourires
et vocalisations) qui favorisent la proximité de la figure d'attachement.
Lors des stades ultérieurs, l'enfant se rapprochera physiquement
de cette personne en rampant ou en marchant jusqu'à elle.
Les nouveau-nés ont tout ce qu'il faut pour participer activement
au développement et au maintien d'une relation d'attachement. La
plupart d'entre eux sont déjà éveillés à
la naissance, puis commencent bientôt à réagir au
langage humain (Condon et Sander, 1974) et à synchroniser leurs
mouvements à ceux des adultes. Par exemple, un nourrisson de deux
jours peut distinguer le visage et l'odeur de sa mère parmi d'autres
visages et odeurs (Field et coll., 1984). Les nouvelles recherches soulignent
d'ailleurs la participation active des nouveau-nés à l'établissement
des liens avec les personnes qui en prennent soin..
Le terme «proximité affective» est normalement utilisé
pour désigner l'affection et les sentiments instinctifs ressentis
par les parents ou un autre fournisseur de soins à l'égard
de l'enfant, tandis que l'attachement fait référence à
la relation entre l'enfant et la ou les personnes qui en prennent soin
Grands
principes de la théorie de l'attachement.
La théorie de l'attachement s'appuie sur les principes suivants
: l'attachement est universel chez les humains; il n'exclut aucune race
ni culture; c'est un phénomène instinctif et biologique;
l'attachement désigne une forme de «compréhension»
tacite qui ne s'acquiert ni par raisonnement ni par apprentissage; il
est donc intuitif; l'enfant développe des liens d'attachement
multiples selon un ordre d'importance, mais il privilégie généralement
sa relation avec sa mère; c'est donc un exercice hiérarchique;
l'attachement décrit une relation intime (et généralement
affectueuse) dont l'influence se fait sentir toute la vie; il a donc des
effets durables.
Selon le principe central de la théorie de l'attachement, la relation
réciproque entre l'enfant et la personne qui en prend soin a une
fonction biologique. Cette relation vise principalement à
accroître les chances de survie du nourrisson en l'incitant à
rechercher la proximité avec une personne qui s'occupera de lui.
La relation d'attachement prend aussi en considération les aspects
émotifs de la relation mère-enfant. Selon Bowlby, il est
très important que l'enfant éprouve une certaine sécurité
émotionnelle (felt security) et se forge des modèles internes
opérants. La séparation non désirée avec la
figure d'attachement déclenche habituellement la détresse
émotive chez le nourrisson.
L'interprétation actuelle de ce phénomène admet la
formation de plusieurs attachements sélectifs, quoique hiérarchisés
(Bowlby, 1969/1982, 1973, 1980).
On reconnaît aussi que l'enfant adoptera des comportements d'attachement
dans la mesure où le système d'attachement est sollicité.
Par conséquent, la documentation suggère que la sécurité
de l'attachement repose sur la réceptivité et l'accessibilité
de la mère. Une fois établie, la sécurité
de la relation de l'enfant avec sa mère ou un autre fournisseur
de soins est très stable à long terme et permet, selon les
recherches, de prédire d'autres aspects du développement
infantile comme les compétences interpersonnelles et les aptitudes
à la résolution de problèmes (Sroufe et coll., 1990;
Sroufe et coll., 1992).
Types
et comportements d'attachement
Les travaux de Mary Ainsworth ont défriché le domaine des
relations d'attachement et ont donné lieu aux types d'attachement
généralement reconnus. Ses expériences appelées
«situations étranges» lui ont permis d'observer et
de hiérarchiser divers schèmes de comportement (Ainsworth
et coll., 1969; Ainsworth et coll., 1971).
Grâce au mode d'observation structuré que sont les situations
étranges, Mary Ainsworth a étudié le niveau d'équilibre
entre les comportements d'attachement et d'exploration adoptés
par des tout-petits (12 à 20 mois) soumis à un stress modéré.
Elle en a ressorti trois types d'attachement: a) sécurisant; b)
insécure évitant; c) insécure ambivalent.
Les enfants sécures voient leur mère ou la personne
qui prend soin d'eux comme une base de sécurité pour explorer
leur environnement. Après avoir été séparés
temporairement de leur mère (situation étrange), ils sourient,
babillent et ont des gestes positifs envers elle à son retour.
Ces bébés recherchent le réconfort de leur mère
au moment de la séparation, mais se calment facilement dès
son retour et reprennent leurs activités d'exploration une fois
rassurés. Les nourrissons sécures ont des relations plus
enrichissantes avec les personnes qui s'en occupent (Isabella et Belsky,
1990).
Le groupe d'enfants insécures (souvent qualifiés d'anxieux)
adoptent deux schèmes de comportements appelés évitants
et ambivalents. Dans le premier cas, l'enfant ne semble pas avoir
développé de base de sécurité. Au moment de
la séparation d'avec sa mère, il est peu importuné.
Au retour de la mère, il évite le contact avec elle et s'intéresse
davantage aux jouets qu'à sa mère. Les comportements évitants
ont été observés chez des bébés pleurnichards
ou passifs qui paniquaient lors de la séparation mais qui, au retour
de la mère, la rejetaient avec rage sans montrer aucun signe de
soulagement.
Quelques années plus tard, Mary Main et d'autres chercheurs (1981,
1982, 1985, 1986, 1994) ont ajouté une quatrième catégorie
: les enfants désorganisés ou désorientés
qui ne réagissaient pas de manière caractéristique
ou prévisible à la situation étrange. En présence
d'un étranger et d'une source de stress, ces bébés
adoptaient régulièrement des comportements désorganisés.
On a pu observer que les enfants perturbés (p. ex. victimes de
négligence ou de violence) appartenaient souvent à cette
catégorie.
Même si les catégories initiales d'attachement s'appliquaient
à des bambins de 20 mois et moins, plusieurs études se sont
penchées sur les types d'attachement chez des enfants plus âgés
et des adultes (Bartholomew et Shaver, 1998). Récemment, les relations
d'attachement ont aussi été évaluées selon
des mesures appliquées au domicile des sujets.
La classification des types d'attachement chez les enfants d'âge
préscolaire s'inspire de deux approches importantes : l'observation
des réactions à des photographies, mise au point par Kaplan
et Main (1986), et l'observation d'enfants jouant à la poupée
(étude de la sécurité représentationnelle
de l'attachement). Les systèmes Cassidy-Marvin (1992) et l'Évaluation
de l'attachement chez les enfants d'âge préscolaire ont aussi
permis d'approfondir la question.
L'attachement
en bas âge et ses répercussions
La majorité des recherches sur le sujet tiennent pour acquis que
la formation d'un attachement sécurisant en bas âge constitue
un bon prédicteur du futur bien-être psychosocial de l'enfant.
Mais d'autres facteurs ont également un rôle à jouer,
notamment les pratiques culturelles, les circonstances psychosociales,
les caractéristiques personnelles (p. ex. tempérament de
l'enfant) et la transmission des valeurs et croyances de génération
en génération.
Les enfants ayant formé un lien d'attachement sécurisant
ont des interactions mutuellement enrichissantes avec leur mère
(Isabella et Belski, 1991). À l'âge de six ans, ils vivent
en douce harmonie avec leurs parents (Main et Cassidy, 1988). La conclusion
qui revient sans cesse dans les recherches est que l'harmonie entre la
mère et l'enfant durant les premières années de sa
vie améliore les relations interpersonnelles au sortir de l'enfance
et plus tard dans la vie. En fait, les enfants sécures sont plus
susceptibles de nouer des amitiés profondes, d'avoir de bonnes
compétences interpersonnelles, d'être acceptés par
leur groupe de pairs, d'avoir de l'empathie envers autrui et d'être
capables de décoder les signaux émotionnels (Leiberman,
1977; Water, Whippman et Sroufe, 1979; Minnesota Parent-Child Project).
Selon les conclusions du projet sur les relations parents-enfants de classe
moyenne du Minnesota, les enfants ayant formé un attachement sécurisant
sont plus autonomes et plus aptes à la résolution des problèmes
que les autres enfants. Si l'attachement sécurisant ne garantit
pas une santé émotive et une intégration sociale
optimales, il fait partie des principaux facteurs de protection du bien-être
mental. Il favoriserait également le développement des capacités
d'adaptation (Sroufe, 1997; Steinhauer, 1998).
Par rapport aux enfants sécures, les enfants ayant formé
un attachement insécure (anxieux) ont moins confiance en eux, se
fient davantage aux autres pour répondre à leurs besoins
et courent un risque accru de dysfonctionnement psychosocial, comme les
troubles somatiques, l'isolement social (Lewis et coll., 1984) et les
troubles anxieux (Warren et coll., 1997). Les enfants évitants
présentent diverses formes de déficiences sociales : ils
se montrent souvent hostiles et agressifs et sont perçus comme
des bagarreurs par leurs camarades (Troy et Sroufe, 1987). Il semblerait
d'ailleurs que les enfants évitants et désorganisés
courent plus de risques de connaître des problèmes de comportement
durant la petite enfance (Greenberg et coll., 1993). Enfin, Carlson, Chicchetti
et leurs collaborateurs (1989) ont découvert que 82 p. 100 des
enfants ayant subi des mauvais traitements avaient formé des liens
d'attachement désorganisé ou désorienté.
Dans l'ensemble, les conclusions des recherches menées jusqu'à
présent confirment la prémisse de la théorie de l'attachement,
c'est-à-dire l'influence indéniable des liens d'attachement.
Il existe peu d'études longitudinales sur les répercussions
à long terme des types d'attachement, quoique les chercheurs tentent
maintenant d'approfondir l'impact des relations de la petite enfance sur
le fonctionnement ultérieur de l'enfant. L'influence de certains
facteurs de risque semble varier selon le stade de développement
de l'enfant. La sécurité des relations formées de
la naissance à l'âge préscolaire, les facultés
cognitives et la motivation démontrées durant la phase intermédiaire
de l'enfance, ainsi que les normes parentales de comportement durant l'adolescence
semblent essentiels à un développement sain (Greenberg,
1993).
L'évolution historique de la théorie de l'attachement aide
à mieux saisir l'état actuel des connaissances, leur utilité
et leurs limites. Les lecteurs qui n'ont pas eu la possibilité
de suivre l'évolution du concept d'attachement dans la documentation
scientifique peuvent parcourir le résumé d'un ouvrage réputé
de Robert Karen (1994) en annexe à ce rapport.
La documentation sur l'attachement est très dense. C'est pourquoi
les publications-phares du domaine sont indiquées en caractères
gras dans la bibliographie.
Études
interculturelles de l'attachement
L'hypothèse selon laquelle la relation d'attachement comble les
besoins instinctifs (autres qu'alimentaires) d'un bébé
est un élément important de la théorie de l'attachement.
Elle présuppose que la relation mère-enfant influence tous
les êtres humains, quelles que soient leurs normes culturelles et
leurs pratiques en matière d'éducation des enfants.
Le rapport-phare de Bowlby intitulé Soins maternels et santé
mentale (1954) a été rédigé pour le compte
de l'Organisation mondiale de la santé à partir des données
qu'il a recueillies dans plusieurs pays occidentaux dont la France, la
Hollande, la Suède et les États-Unis. La santé mentale
du nourrisson et de l'enfant repose sur la qualité des soins maternels,
aussi essentiels selon Bowlby que les vitamines et les protéines
pour la santé physique. Cette notion a été largement
adoptée par la communauté internationale par suite de la
publication du rapport.
Les dimensions culturelles de l'attachement et les recherches connexes
n'ont pas pour autant été délaissées. Dès
les années 1950, on reprochait aux études de Spitz sur la
carence maternelle de passer sous silence les répercussions des
facteurs culturels, raciaux et socio-économiques sur les nourrissons
(cité dans Pinneau, 1955).
L'interprétation actuelle des comportements d'attachement mère-nourrisson
s'inspirent surtout des observations interculturelles de Mary Ainsworth
(1963, 1967) lors de sa première étude en Ouganda. Sa deuxième
étude auprès de bébés américains a
ensuite confirmé ses conclusions au sujet des schèmes d'attachement
observés en Ouganda. Plus précisément, elle a découvert
que la relation d'attachement était présente dans les deux
groupes de nourrissons, malgré quelques différences sur
le plan des comportements (au retour de la figure d'attachement, par exemple,
les bébés américains la serraient et l'embrassaient
alors que les bébés ougandais battaient des mains). Plusieurs
scientifiques ont mis en doute l'applicabilité des résultats
obtenus par Ainsworth et sa classification des liens d'attachement dans
différentes cultures. La section suivante examine la documentation
et les principales études à ce sujet.
Études
interculturelles sur les types d'attachement
Les
enfants apprennent à se comporter d'une manière qui les
aidera à s'adapter aux normes culturelles de leur milieu de vie.
C'est là une des complexités de la recherche interculturelle.
Bien que l'aspect intuitif de la relation d'attachement mère-enfant
soit généralement accepté, les comportements observés
reflètent aussi les exigences du milieu social. Par conséquent,
le nourrisson réagit au comportement de sa mère d'une façon
intuitive mais conforme aux attentes de la communauté.
Il existe de nombreuses manières de regrouper les études
interculturelles; elles sont présentées ici selon leur pays
d'origine.
Keromoian
et Leideman (1986) ont étudié 26 familles ayant des enfants
âgés de huit à 27 mois. Modifiant quelque peu l'expérience
de la «situation étrange», ils ont découvert
avec étonnement que les bébés guiessis sécures
accueillaient le retour de la figure d'attachement d'un geste imitant
la poignée de main traditionnelle des adultes. Les nourrissons
insécures, quant à eux, évitaient le contact avec
la personne responsable de leurs soins et exploraient leur environnement
immédiat. L'étude n'a pas relevé de différences
entre les enfants évitants et ambivalents de
la catégorie d'attachement insécure.
Les types d'attachement observés au sein des dyades [2]
guiessis correspondaient généralement à ceux des
études menées en Occident; 61 p. 100 des bébés
avaient formé un attachement sécurisant avec leur mère
et 54 p. 100 avec un autre fournisseur de soins.
Dans cette culture africaine, les mères donnaient les soins physiques,
tandis que les autres responsables se chargeaient surtout des activités
sociales et cognitives. On a d'ailleurs constaté que l'attachement
sécurisant était lié à l'alimentation des
nourrissons lorsque la principale figure d'attachement était la
mère et à des facultés cognitives avancées
lorsque cette figure était une autre personne.
L'étude des dyades dogons effectuée par True en 1994 contient
également d'importants renseignements interculturels. Ses conclusions
sur l'attachement sécurisant, qui se comparent à
celles d'autres études, ont permis de valider le recours à
la «situation étrange» dans différentes cultures.
De plus, le type d'attachement désorganisé (désorienté)
a été observé dans cet échantillon africain.
La catégorie d'attachement insécure comprenait 23 p. 100
de nourrissons désorganisés (comparativement à 15
p. 100 dans les échantillons occidentaux), mais aucun sujet évitant.
Les auteurs ont attribué le nombre accru d'enfants désorganisés
au plus grand stress ressenti par les dyades dogons pendant la situation
étrange..
Enfin, l'étude de Marvin et coll. (1977) sur les dyades haoussas
du Nigeria a examiné l'influence des soins donnés par plusieurs
substituts maternels sur les comportements d'attachement. Ses conclusions
confirment la hiérarchie généralement acceptée
des relations d'attachement, c'est-à-dire la possibilité
de former de multiples liens d'attachement (voir Bowlby), tout en privilégiant
une relation. L'enfant préférait la personne qui avait le
plus de contacts physiques et d'interactions avec lui.
Cette étude a également fait ressortir les répercussions
du comportement des parents sur l'évaluation des liens d'attachement.
Ainsi, les parents haoussas se montraient réceptifs aux signaux
de leurs bébés, mais les empêchaient de se mouvoir
pour explorer leur environnement. Comme l'exploration de l'environnement
est un indicateur de la sécurité émotionnelle de
l'enfant, les mouvements limités des nourrissons pouvaient entraver
l'évaluation des comportements d'attachement à l'aide des
méthodes habituelles.
Études
menées en Allemagne
Klaus et Karin Grossman et leurs collaborateurs (1981, 1985) ont étudié
des enfants de Bielefeld dans le nord de l'Allemagne. Dans les deux tiers
de l'échantillon, ils ont constaté des liens d'attachement
insécure, dont la moitié appartenaient à la catégorie
insécure-évitant (deux fois et demie la proportion recensée
dans les échantillons américains de classe moyenne). Selon
les chercheurs, les comportements évitants des enfants serait dus
en partie à l'importance accordée à l'indépendance
par les parents allemands, qui encourageaient d'ailleurs leurs petits
à devenir autonomes avant leur premier anniversaire. Mentionnons
toutefois que l'attachement évitant laissait des séquelles
à long terme : comparativement aux enfants sécures, qui
avaient plus d'assurance, d'autonomie et de capacités d'adaptation
à l'âge de dix ans, le groupe d'enfants évitants avaient
de la difficulté à nouer des relations avec leurs pairs
et étaient plus dépendants. Lors d'une deuxième étude
dans le sud de l'Allemagne, les mêmes chercheurs ont relevé
des proportions d'attachement sécurisant et insécure très
similaires à celles des recherches américaines.
Après interprétation des deux études et comparaison
des résultats à ceux de Sroufe, ils ont conclu que l'incidence
élevée des liens d'attachement insécure-évitant
n'était pas uniquement une question de normes culturelles. La fin
de la première année étant une période critique
de la formation de l'attachement (Ainsworth, 1982), la nécessité
de parvenir très tôt à l'autonomie affective chez
les populations du nord de l'Allemagne hypothéquait le bien-être
ultérieur des enfants. C'est pourquoi les chercheurs ont insisté
sur la nécessité de modifier certaines opinions fermement
ancrées chez les parents allemands au sujet de l'éducation
des enfants (Grossman et Grossman, 1991). Selon leurs arguments, l'autonomie
résulte d'une réceptivité constante de la part de
la mère; ce n'est pas en essayant de «dresser» un enfant
ou en lui retirant son soutien et son affection qu'on le stimulera à
devenir autonome.
.
Deux études - réalisées à Tokyo et à
Sapporo - se sont servies de la méthodologie de la situation étrange
pour examiner la relation d'attachement. L'étude de Tokyo (Durrett
et coll., 1984) a obtenu des résultats similaires à ceux
des autres recherches menées à l'échelle internationale.
Les mères de nourrissons ayant formé un attachement sécurisant
ont dit bénéficier davantage du soutien de leur conjoint
que les mères d'enfants insécures (évitants). Dans
l'étude de Sapporo (Takahashi, 1986), la distribution des types
d'attachement variait, mais il faut toutefois noter que des modifications
avaient été apportées à la sélection
des sujets et à la méthodologie. Ces résultats divergents
ont soulevé l'importance du recours à des méthodes
uniformes dans les recherches interculturelles.
Le concept d'amae (relation de dépendance affective envers
un fournisseur de soins) complique les recherches au Japon en raison de
sa ressemblance avec le concept d'attachement (Doi, 1989, 1992). Toutefois,
une investigation scientifique au moyen de la technique Q (un participant
classe une série d'affirmations selon une suite ordonnée)
a corrélé l'amae avec la dépendance mais pas
avec la sécurité de l'attachement (Vaughn et Waters,
1990; Vereijken, 1996, p. 724).
Il est à noter qu'une grande partie des recherches dans le domaine
se sont déroulées dans un milieu «artificiel»,
soit le laboratoire. Bornstein et collaborateurs (1992) ont donc entrepris
d'examiner et de comparer les principales caractéristiques de la
réceptivité d'un échantillon de mères
à leur domicile de New York, Paris et Tokyo. Dans ces trois villes,
les mères adoptaient les comportements prévus : réactions
adéquates aux besoins fondamentaux du nourrisson; réactions
compatissantes aux vocalisations d'un nourrisson en détresse; encouragement
à explorer l'environnement immédiat; imitation du babil
de l'enfant. Les chercheurs ont observé des schèmes de comportement
associés à la culture (p. ex. mères qui réagissent
aux regards du bébé plutôt qu'à ses vocalisations
ou qui encouragent d'autres personnes à interagir avec leur enfant).
Très
peu de recherches sur le développement socio-affectif ou sur l'attachement
ont été réalisées en Chine. On ne sait donc
pas dans quelle mesure les rares études sont représentatives
de la population.
L'étude de Beijing menée par Gao et Wu (citée dans
Posada et coll., 1995) a exploré l'existence du phénomène
de sécurité chez les enfants chinois et tenté de
dresser le profil-type du nourrisson sécure, tel que décrit
par les mères chinoises. D'après celles-ci, l'enfant idéal
aurait formé un attachement sécurisant qui correspond par
ailleurs au profil établi par les experts.
Tang (1992) offre une vue d'ensemble des implications psychanalytiques
de la philosophie et des pratiques d'éducation des enfants appliquées
en Chine. Selon Ho (1994) et d'autres chercheurs, la culture chinoise
privilégie l'interdépendance à l'indépendance,
et les parents chinois insistent sur l'importance de l'harmonie affective
et de la maîtrise de soi dans les relations interpersonnelles. Une
étude de Lin et Fu (1990) a découvert que la valorisation
de l'interdépendance à l'intérieur de la cellule
familiale était totalement compatible avec l'indépendance
exigée à l'extérieur du noyau familial, l'autonomie
étant nécessaire à la réussite scolaire et
professionnelle.
Hu et Meng (1996) de l'Université de Pékin à Beijing
ont procédé à la première étude chinoise
menée sur l'attachement au moyen de la situation étrange.
L'étude a porté sur 31 mères d'enfants uniques, soit
15 nourrissons de sexe féminin et 16 de sexe masculin. Les grands-mères
servaient souvent de substitut à la mère. La distribution
des types d'attachement correspondait généralement aux études
internationales : 68 p. 100 des bébés de sexe masculin ou
féminin avaient formé un attachement sécurisant et
32 p. 100 un attachement insécure. Bien que les chercheurs se soient
déclarés incertains de la validité des observations
et de leur interprétation (en ce qui concerne notamment la catégorie
insécure-évitant), leurs conclusions faisaient ressortir
l'importance de la réceptivité aux besoins de l'enfant dans
le développement de la relation d'attachement. En effet, les mères
de nourrissons ayant formé un attachement sécurisant participaient
davantage aux soins que les mères d'enfants évitants.
Sagi et ses collaborateurs (1985) ont relevé des différences
majeures d'attachement entre les enfants des kibboutz qui dormaient dans
des dortoirs et les nourrissons qui retournaient dans leur foyer le soir
venu. Les chercheurs expliquent la proportion accrue de liens d'attachement
insécure parmi les bébés des dortoirs par l'inégalité
des soins (donnés par la mère ou une autre personne durant
la journée, puis par un étranger le soir). Comparativement
aux normes internationales en matière d'attachement, plusieurs
études israéliennes (Sagi et coll., 1985, 1994, 1997) comprenaient
un nombre supérieur de nourrissons ambivalents et un nombre inférieur
de bébés évitants. Des études se poursuivent
sur ce phénomène.
Les chercheurs Juffer et Rosenboom (1997), des Pays-Bas, ont observé
à domicile 80 mères et leurs nourrissons adoptés
au Sri Lanka, en Corée du Sud et en Colombie. Ils ont évalué
la réceptivité de la mère adoptive à 6 et
12 mois, puis la relation d'attachement mère-enfant à 12
et 18 mois au moyen de la situation étrange. Tous les enfants avaient
été confiés à leur famille adoptive avant
l'âge de 6 mois (moyenne d'âge de 11 semaines). Selon la classification
d'Ainsworth, 74 p. 100 des nourrissons avaient formé un attachement
sécurisant. La réceptivité des mères adoptives
se comparait d'ailleurs à celle des autres parents. Les auteurs
attribuent ces résultats au jeune âge des enfants au moment
de l'adoption, ce qui concorde avec les conclusions des études
susmentionnées sur la carence maternelle.
Marcovitch et coll. (1997) ont évalué le développement,
les liens d'attachement et les problèmes comportementaux d'un échantillon
de 56 orphelins roumains de 3 à 5 ans adoptés en Ontario.
Bien que, dans l'ensemble, les sujets semblaient fonctionner normalement
et s'adapter à leur nouvelle vie, les enfants qui avaient passé
moins de 6 mois à l'orphelinat obtenaient de meilleurs résultats
que les autres aux tests de développement. Les chercheurs ont recensé
moins de liens d'attachement sécurisant que prévu, mais
aucun cas d'attachement évitant. Les parents des enfants qui avaient
passé plus de temps à l'orphelinat, qui avaient formé
un attachement insécure ou dont le développement était
moins avancé, rapportaient davantage de problèmes de comportement.
Mainemer, Gilman et Ames (1998) ont évalué le niveau de
stress de 39 familles ayant adopté 43 orphelins roumains. La sécurité
de l'attachement, le nombre de problèmes de comportement et divers
facteurs familiaux figuraient parmi les prédicteurs du stress.
Somme toute, la distribution des liens d'attachement sécurisant
est étonnamment similaire d'un pays à l'autre (van Ijzendoorn
et Sagi, 1999), soit 67 p. 100 aux É.-U. (21 échantillons),
66 p. 100 en Europe de l'Ouest (9 échantillons), 57 à 69
p. 100 en Afrique (3 études), 68 p. 100 en Chine (1 étude)
et 61 à 68 p. 100 au Japon. Lorsqu'elle était mesurée,
la proportion des types d'attachement insécure (évitant
ou ambivalent) et désorganisé n'était pas aussi constante.
On a attribué ces divergences à la prédominance des
valeurs culturelles comme l'autonomie et les différents niveaux
de stress produits par la méthode de la situation étrange
chez des dyades de milieux culturels variés.
[2]
En psychologie, le terme «dyade» désigne un duo ou un
«couple» de personnes. La documentation sur l'attachement emploie
souvent ce terme en référence au duo formé par le nourrisson
ou l'enfant et la personne principalement responsable de lui. D'autres termes
sont aussi utilisés pour décrire la même notion : relation
mère-nourrisson, mère-enfant, parent-enfant, enfant-tuteur,
etc. En employant le mot «dyade», on reconnaît que la
principale figure d'attachement n'est pas nécessairement la mère
ou le père.
Compréhension
du rôle du parent et des autres fournisseurs de soins dans la relation
d'attachement
La principale
relation d'attachement est essentiellement dyadique: elle se bâtit
à partir des actions, interactions et réactions entre deux
personnes. Pour comprendre cette relation, il ne suffit pas d'observer
les activités du parent ou du principal fournisseur de soins en
compagnie du nourrisson ou de l'enfant. Il s'agit plutôt de déterminer
comment cette relation se développe et les schèmes
d'interaction qui permettent de prédire la qualité de la
relation à long terme. Bien que la fréquence des interactions
positives influence la sécurité de l'attachement, le schème
habituel des interactions au sein de la dyade est le déterminant
le plus important.
Selon la documentation sur l'attachement, les mères de nourrissons
ayant formé un attachement sécurisant sont présentes
et réceptives aux besoins et signaux de leur enfant (Ainsworth,
1978; Isabella et Belsky, 1990). Dans une dyade sécurisante et
bien adaptée, le nourrisson et la mère apprécient
la compagnie l'un de l'autre et l'enfant se sent en sécurité
avec sa mère. En cas de crise, un enfant sécure sait qu'il
peut compter sur l'un de ses parents ou sur son fournisseur de soins;
de son côté, le parent ou la personne responsable reste à
l'écoute des besoins du nourrisson et y réagit la plupart
du temps de manière réceptive et responsable.
Comparativement aux mères d'enfants sécures, les mères
d'enfants ambivalents réagissent plus souvent de façon inégale
et sont moins présentes, tandis que les mères d'enfants
évitants sont plus portées à rejeter leur enfant,
à se montrer distantes, à mal interpréter les signaux
de détresse ou à y réagir de manière inadéquate
(Ainsworth et coll., 1978).
Il y a lieu d'apporter ici une distinction importante entre le volet éducation-soins
des enfants et la relation d'attachement proprement dite. Le but premier
du volet éducation-soins consiste à protéger l'enfant,
alors que le lien d'attachement assure à l'enfant une étroite
proximité avec sa mère ou avec une autre personne responsable,
ainsi qu'une «base de sécurité» lui permettant
d'explorer son environnement.
La majorité des parents s'occupent des besoins physiques fondamentaux
de leurs enfants (nourriture, vêtements, chaleur, sommeil, etc.)
et de leurs besoins psychologiques (amour, affection, empathie), facilitent
leur adaptation sociale (étapes de développement) et orientent
leur développement cognitif (environnement stimulant, apprentissage
de la résolution de problèmes, préparation à
l'école). Il s'agit là des compétences parentales
jugées acceptables (Winnicott, 1965).
Ainsi, une formule acceptable d'éducation et de soins des enfants
peut répondre aux besoins fondamentaux et psychologiques, sans
nécessairement favoriser la formation d'un attachement spécifique
à la dyade mère-enfant.
La contribution des parents et des autres fournisseurs de soins au maintien
des liens d'attachement n'a pas obtenu toute l'attention nécessaire.
Cependant, l'argument selon lequel leurs comportements ont des répercussions
directes et indirectes sur la relation d'attachement fait de plus en plus
d'adeptes. Carol George et Judith Solomon (1999) prétendent par
exemple que la recherche sur l'attachement a réduit les mères
au rang de «variables» au lieu de les considérer comme
des personnes à part entière.
Un volume imposant de travaux ont été menés sur les
représentations mentales ou modèles internes opérants
(voir Bowlby, 1973). Par modèles internes opérants, on entend
le vécu du nourrisson dans ses interactions avec sa mère
(ou un autre fournisseur de soins important). On les interprète
comme des représentations internes assez justes des expériences
objectives du bébé avec le parent (Bowlby, 1988). Ils englobent
les attentes et croyances de l'enfant concernant sa capacité d'être
aimé et la disponibilité du parent ou fournisseur de soins,
en tenant compte des déterminants sociaux qui influencent les comportements
d'attachement et l'expression des émotions (Main, Kaplan
et Cassidy, 1985; Cassidy, 1994).
Main et Goldwyn (1994) ont mis au point une méthode complète
d'évaluation des schèmes d'attachement chez les adultes,
soit le Questionnaire de l'attachement chez l'adulte (QAA). Cette entrevue
s'intéresse à l'expérience perçue de
l'attachement durant l'enfance et non à l'expérience réelle
de l'adulte. Les catégories d'attachement chez l'adulte sont similaires
à celles du nourrisson. Les personnes de la catégorie autonome
(sécure) ont tendance à valoriser la relation d'attachement
et à décrire leurs relations de manière cohérente
et constante. Par contre, les adultes préoccupés
ont conservé des relents émotifs de leurs relations antérieures
d'attachement et leur entrevue est souvent incohérente (Cassidy
et Berlin, 1992). Les adultes détachés sont portés
soit à idéaliser leurs parents, soit à dévaloriser
la relation d'attachement, tandis que les personnes de la catégorie
«non résolu» n'arrivent pas à composer avec
une perte ou un traumatisme survenu pendant la période d'attachement.
La recherche a confirmé la concordance entre les catégories
découlant du QAA et de la situation étrange (Main, 1995).
Il y a correspondance, par exemple, entre l'adulte autonome et le nourrisson
sécure, entre l'adulte détaché et le bébé
évitant, entre l'adulte préoccupé et l'enfant ambivalent.
On n'a pu établir sans l'ombre d'un doute que les parents transmettaient
leurs schèmes d'attachement à leur progéniture, ni
comment ils le faisaient. Bowlby a proposé que les méthodes
habituelles de communication verbale et non verbale influençaient
la formation de liens d'attachement sécurisant ou insécures.
Il avançait que les parents transmettaient les schèmes d'attachement
à leurs enfants par leur manière de répondre à
leurs besoins. En plus de leur assurer une base de sécurité,
les parents créaient chez leurs enfants une représentation
mentale du rôle de parents.
Parmi les enfants maltraités qui sont issus de parents ayant eux-mêmes
vécu une expérience traumatisante pendant l'enfance, la
transmission héréditaire des schèmes d'attachement
semble probable. La recherche indique que la désorganisation
de la relation d'attachement serait plus nuisible que la seule expérience
traumatisante (Carlson et coll., 1989). Ainsi, le modèle interne
transmis lors d'une relation d'attachement désorganisé peut
comprendre une combinaison très néfaste de problèmes
comportementaux, physiologiques, affectifs ou représentationnels
(Crittenden et Ainsworth, 1989).
Limites
des parents et autres fournisseurs de soins en matière d'attachement
Le concept de compétences parentales «acceptables»
dont un bébé a besoin pour survivre est important. Cela
signifie qu'on ne demande pas au parent d'être un parent modèle.
On s'attend à ce qu'il offre à son enfant soutien et compréhension
et réagisse à ses signaux de détresse ou autres.
Bowlby croyait que les enfants séparés de leur figure d'attachement
avaient des réactions émotives particulières. Sa
trilogie Attachement et perte, subdivise la perte en trois étapes
: la protestation, le désespoir et le détachement. En écrivant
cet ouvrage, Bowlby a enrichi notre compréhension du phénomène
de deuil; il a tenté d'expliquer des réactions généralisées
à la perte d'un être cher (figure d'attachement) et certaines
formes inhabituelles de deuil ayant des répercussions sur les compétences
parentales. Par exemple, le nouvel immigrant ou le réfugié
qui n'a pas terminé son deuil et se retrouve parachuté dans
un milieu inconnu pourrait avoir de la difficulté à se conformer
aux pratiques parentales «acceptables».
Les études sur l'interaction entre les compétences parentales
acceptables, l'attachement et la psychopathologie des parents donnent
des résultats mitigés. Les enfants dont la mère souffre
de dépression bipolaire présentent des taux élevés
d'insécurité et forment, pour la plupart, un attachement
désorganisé/désorienté. De la même façon,
l'anxiété chez la mère permet de prédire un
taux élevé d'insécurité chez l'enfant (Cassidy
et coll., 1992). Selon d'autres observations importantes, les taux d'insécurité
des enfants de mères légèrement déprimées
se comparent à ceux de groupes témoins (Radke-Yarrow et
coll., 1985). Comme la dépression et l'anxiété sont
des maux passablement courants parmi les mères nouvellement immigrées,
ces études semblent pertinentes.
Les parents qui consomment une grande quantité d'alcool ou d'autres
drogues créent une situation problématique. Le parent qui
s'absente en raison d'une invalidité physique ou mentale, d'une
hospitalisation ou simplement de son mode de vie élève son
enfant de manière incohérente et désordonnée.
Sans compter que la consommation d'alcool ou de drogues pendant la grossesse
risque de perturber le développement du ftus. Bien que le
parent soit capable de s'occuper de son enfant lorsqu'il ne consomme pas,
la nature imprévisible des soins reçus par le nouveau-né
engendre un attachement insécure.
Les chercheurs se sont aussi penchés sur les types d'attachement
et les pratiques parentales observés chez des adolescents responsables
d'enfants (East et coll., 1994; McAnarney et Lawrence, 1986; Teberg et
coll., 1983).
Cette analyse n'a pas l'envergure nécessaire pour passer en revue
l'ensemble des psychopathologies possibles chez les parents. Les exemples
choisis sont représentatifs des principaux groupes culturels canadiens.
Correspondance
entre les pratiques parentales et les types d'attachement
Le réseau interpersonnel se bâtit à partir de quelques
relations fondamentales qui se complexifient avec l'ajout d'éléments
comme le développement affectif et cognitif, la résolution
des conflits, les relations avec les pairs et le développement
de la conscience (valeurs morales). Les pratiques parentales influent
sur ce processus, sous l'impulsion des normes et croyances socioculturelles
(voir le diagramme 1). Bref, une combinaison de comportements
d'attachement et de pratiques parentales façonnent les premières
relations fondamentales de l'enfant.
L'analyse du rôle parental et des soins fournis se fait de plusieurs
façons. Les principaux facteurs associés aux compétences
parentales «acceptables» auront inévitablement une
influence sur les relations d'attachement. Voici les facteurs les plus
influents : intuition, attitudes, attributions et croyances des parents,
compétences parentales apprises, normes parentales culturelles
et sociétales, caractéristiques familiales et sociales comme
le soutien de la famille étendue, la pauvreté ou le chômage.
II est possible d'étudier chacun ou l'ensemble de ces facteurs
dans une perspective interculturelle.
Cadre
d'analyse interculturelle des comportements d'attachement et pratiques
parentales
Parmi
les nombreuses définitions du terme «culture», les
deux énoncés suivants reflètent plus précisément
l'interprétation des auteurs de ce document. La culture désigne
les connaissances, expériences, croyances, valeurs, attitudes,
significations, hiérarchies, religions, notions du temps, rôles,
relations spatiales, conceptions de l'univers, objets et possessions matérielles
qu'ont acquis individuellement ou collectivement les membres d'un groupe
de génération en génération (Samovar et Porter,
1994). Anderson et Fenichel (1989) définissent la culture comme
un cadre qui oriente et relie les pratiques de la vie quotidienne; il
ne sert pas à régir les comportements ou caractéristiques,
mais plutôt à filtrer et à vérifier les gestes
courants de chaque individu. Notons cependant que ces cadres culturels
évoluent et sont révisés constamment.
L'inclusion d'aspects culturels à l'analyse des méthodes
parentales des immigrants ne va pas sans complications. Dans la plupart
des cultures, le rôle des parents change entre les générations
en fonction de l'évolution globale de la société
et de l'environnement familial (p. ex. émergence des familles monoparentales,
familles reconstituées, utilisation de services d'aide extérieurs
pour prendre soin des enfants, adoption interraciale, parents du même
sexe, recours aux mères-porteuses). Ces changements peuvent survenir
très rapidement dans un nouveau pays.
Étant donné l'augmentation des mouvements transfrontières
et la grande diversité des immigrants qui s'établissent
dans des pays comme le Canada, le milieu scientifique commence à
s'intéresser aux aspects interculturels des comportements d'attachement.
Les études sur les relations entre les nourrissons et leurs fournisseurs
de soins ont fait ressortir la complexité de nombreux comportements
et types d'attachement. De par leur dynamisme, les cultures ne présentent
pas d'uniformité sur le plan des attitudes, croyances et pratiques
de leurs membres. En outre, les nouvelles idées affluent sans cesse.
Même dans les pays d'origine où prédominent certaines
cultures, on ne trouve pas nécessairement de pratiques parentales
ou de comportements d'attachement à la fois constants et uniformes.
Ce qui soulève les questions suivantes : De quelle façon
les habitudes parentales du Canada, où cohabitent de nombreuses
cultures, sont-elles appelées à changer? Quelles sont les
attitudes, croyances, valeurs et pratiques que conserveront de leur culture
d'origine, le cas échéant, les minorités ethniques
canadiennes? Quelles sont les répercussions des changements sur
le plan des circonstances et réseaux familiaux sur ces pratiques?
Malheureusement, les études qui ont mesuré les répercussions
des pratiques, attitudes ou croyances culturelles des parents sur la formation
de l'attachement sont plutôt rares et ont une portée limitée.
Le diagramme ci-après résume l'influence des normes socioculturelles
et des pratiques parentales sur les relations d'attachement selon la documentation
étudiée. C'est en quelque sorte un cadre schématisé
qui permet d'explorer les interactions complexes des valeurs, croyances
ou pratiques culturelles et d'autres facteurs. Il montre que la première
relation du nourrisson sert de fondation à son développement
affectif et cognitif, à la résolution des problèmes
interpersonnels, à l'établissement de liens avec ses pairs
et au développement de sa conscience.

DIAGRAMME
1 DISPONIBLE SEULEMENT EN ANGLAIS
Pour
élaborer une approche ou un cadre interculturel, on doit d'abord
déterminer les valeurs, croyances et pratiques parentales similaires
et divergentes entre les groupes culturels ou au sein du même groupe
culturel. Les travaux actuels sur l'attachement, surtout axés sur
le développement de la première relation importante entre
le parent et l'enfant, nous aident à situer les pratiques parentales
«acceptables» dans une perspective culturelle. Il s'agit alors
d'analyser les influences culturelles observées dans le pays d'origine
et leur expression à long terme dans la culture dominante et au
sein des familles de nouveaux immigrants ou de réfugiés.
Études
culturelles et interculturelles des pratiques parentales
Un certain nombre d'études sur les différences et les similitudes
entre les pratiques parentales de diverses cultures sont mentionnées
dans la documentation sur l'attachement et la bibliographie de ce rapport.
On ne peut cependant déterminer dans quelle mesure leurs conclusions
s'appliquent aux pratiques d'attachement des différentes cultures
établies au Canada, mais elles permettent néanmoins d'élaborer
des hypothèses pour la recherche future dans le domaine. En voici
quelques exemples.
Wang (1995) a mené une étude interculturelle de 409 dyades
mères-nourrissons (38 au Japon, 100 à Taiwan et 271 aux
États-Unis) afin de comparer la quantité et le type d'interactions
des trois groupes culturels. Les variables suivantes présentaient
des différences significatives : proximité, habillement,
apaisement, jeu, lecture, façon de porter l'enfant, comportement
envers l'enfant pendant son sommeil.
Bornstein et ses collaborateurs (1998) ont examiné et comparé
les idées que se faisaient des femmes argentines, belges, françaises,
israéliennes, italiennes, japonaises et américaines sur
le rôle de parent. Ces mères d'un bébé de 20
mois ont évalué leurs compétences, leur satisfaction,
leur investissement et le partage des tâches, puis déterminé
en quoi le succès ou l'échec de sept tâches parentales
était attribuable à leurs capacités, à leurs
efforts, à leur humeur, à la difficulté de la tâche
ou au comportement de l'enfant. Les chercheurs ont constaté peu
de similitudes interculturelles. Les auto-évaluations et les attributions
des parents par rapport à leur rôle jettent la lumière
sur leurs motivations et sur le contexte global du développement
infantile.
Lors d'une étude interculturelle auprès de 60 dyades observées
dans leurs jeux à leur domicile, Fernald et Morikawa (1993) ont
tenté d'approfondir les caractéristiques universelles et
les variations culturelles entre les paroles qu'adressaient des mères
américaines et japonaises à leurs enfants de 6, 12 et 19
mois. Dans les deux cultures, le discours des mères se caractérisait
par la simplification linguistique, les répétitions fréquentes
et les adaptations selon l'âge du bébé. Les chercheurs
ont observé des différences culturelles sur le plan du mode
d'interaction et des croyances concernant l'éducation des enfants;
ces différences influaient sur la structure et le contenu des paroles
adressées aux nourrissons. La mères américaines,
par exemple, nommaient les objets plus souvent et de manière plus
uniforme que les mères japonaises qui, en revanche, se servaient
davantage des objets pour interagir avec leur enfant. Minami et ses collaborateurs
(1995) se sont penchés, quant à eux, sur les variations
entre les styles narratifs empruntés par des familles japonaises
et américaines.
Cheung et Liu (1997) ont conçu et mis à l'essai un modèle
pour expliquer l'interdépendance entre la détresse des parents
et les problèmes d'adaptation des enfants, ainsi que les conséquences
du stress, de l'acceptation, du soutien social ou les tensions au sein
des familles monoparentales de Hong Kong. Selon leurs observations, la
détresse des parents n'avait pas de répercussion significative
sur l'acceptation des enfants.
À l'aide de la technique du «visage impassible», Kisilevsky
et ses collègues (1998), de l'école de sciences infirmières
à l'Université Queen's, ont mené des études
en Chine auprès de 40 nourrissons de trois à six mois, puis
comparé leurs résultats aux conclusions d'études
précédentes auprès de nouveau-nés canadiens.
Même si les nourrissons chinois prenaient plus de temps à
sourire par suite d'une interaction avec leur mère et que le comportement
des mères variait quelque peu pendant l'interaction, les bébés
des deux cultures réagissaient de la même manière.
Dans le cadre d'une étude sur les pleurs des nourrissons, Lee (1994)
a étudié 160 bébés coréens âgés
de un à six mois. Comparant ses résultats à ceux
des études effectuées en Occident, il a découvert
que les nourrissons coréens pleuraient moins longtemps et étaient
plus longtemps dans les bras de leur mère ou en contact étroit
avec elle. De plus, aucun d'entre eux n'avait de coliques.
Dans le cadre d'une étude sur les pleurs des nourrissons, Lee (1994)
a étudié 160 bébés coréens âgés
de un à six mois. Comparant ses résultats à ceux
des études effectuées en Occident, il a découvert
que les nourrissons coréens pleuraient moins longtemps et étaient
plus longtemps dans les bras de leur mère ou en contact étroit
avec elle. De plus, aucun d'entre eux n'avait de coliques.
Chen et ses collaborateurs (1988) de l'Université Western Ontario
ont étudié l'inhibition chez des bambins chinois et canadiens,
de même que l'attitude de leur mère envers l'éducation
des enfants. Ils ont conclu que les enfants chinois étaient sensiblement
plus inhibés que les petits canadiens. Contrairement au Canada,
il semble en effet que l'inhibition ait une corrélation positive
avec l'attitude chaleureuse et l'acceptation de la mère dans la
culture chinoise. L'inhibition pourrait donc jouer un rôle différent
dans l'adaptation des bébés des deux cultures.
Odebiyi (1985) a rapporté des méthodes d'éducation
variées chez des mères nigérianes scolarisées
et non scolarisées qui allaitaient leur enfant. Après quatre
ans de recherche sur le terrain auprès des membres de deux communautés
(les Foulanis de Haute-Volta et leurs anciens esclaves, les Riimaaybes),
Riesman (1983) a examiné l'influence des méthodes d'éducation
et des pratiques parentales sur la formation de la personnalité.
Selon ses observations, les méthodes d'éducation se sont
avérées identiques dans les deux groupes, sans rapport avec
les différents types de personnalité.
Voici la provenance des autres études interculturelles examinées
: Malaisie (Banks, 1989), Turquie (Bengi-Arslan et coll., 1997), Pakistan
(Burton-Jeangros, 1995), Afrique (Campinha-Bacote, 1991; Chase-Lansdale
et coll, 1994; Skuy et coll., 1997; Wakschlag et coll., 1996; Wolfe et
Ikeogu, 1996), Chine (Chao, 1983; 1994), Mexique (Corral-Verdugo et coll.,
1995; Fox et Solis-Camara, 1997), Haïti et Cuba (DeSantis et Thomas,
1994), Guyane (DeYoung et Zigler, 1994), Égypte (Wachs et coll.,
1993), Grèce (Diareme et coll., 1997), Grande-Bretagne (Field et
Pawlby, 1980), Israël (Goshen-Gottstein, 1980; Oppenheim, 1998),
Soudan (Grotberg et coll., 1987), Puerto Rico (Harwood, 1992, 1996), pays
hispaniques (Lequerica et Hermosa, 1995; Schachter et coll., 1989), Inuit
(MacDonald-Clark et Boffman, 1995), Autochtones d'Amérique du Nord
(Phillips et Lobar, 1990; Seideman et coll., 1994), Palestine (Merizian,
1991), Inde (Sharma et LeVine, 1998). Les auteurs suivants se sont penchés
sur des facteurs culturels plus généraux : Choi, 1986; Fernand
et coll., 1989; Levinson et coll., 1984; McKenna et coll., 1993; Nihira
et coll., 1994; Nicci, 1997; Pfeiffer et Aylward, 1990; Reyes et coll.,
1991; Roe et Drivas, 1993; Roll, 1998; Shand, 1981; Van Der Zwaard, 1992;
Wasserman et coll., 1990; Sameroff et coll., 1982; Laroche, 1996).
The dilemmas with this literature are mentioned in several studie:
1) Les principaux outils et méthodes d'évaluation n'ont
pas été suffisamment validés. Il est donc délicat
de tirer des conclusions fondées sur la grande variété
d'études individuelles et interculturelles des pratiques, attitudes
ou croyances des parents et leur l'influence sur les relations d'attachement.
2) Puisque la majorité des outils de mesure sont conçus
pour des études auprès de parents et d'enfants européens
ou nord-américains, elles ne sont pas nécessairement valides
pour les autres groupes culturels (Judith et Solomon, 1999; De Wolff et
van Ijzendoorn, 1997; Nugent, Lester et Brazelton, 1991; Akaragian et
Dewa, 1992; Hayes, 1996; Stevenson-Hinde, 1998).
.
Groupes
ethnoculturels au Canada
Selon le recensement national de 1996 [3],
les plus importants groupes ethnoculturels du Canada sont les suivants:
a) Le groupe culturel dominant, c'est-à-dire la combinaison de
premiers immigrants d'Europe de l'Ouest et de Grande-Bretagne qui composent
la majorité de la population canadienne et qui parlent maintenant
anglais ou français;
b) Les principaux groupes ethnoculturels - Chinois, personnes originaires
de l'Asie méridionale [4] et Noirs [5]
- représentent 60 p. 100 de la population nationale de «minorités
visibles» qui compte 3,2 millions de personnes;
c) La population des Premières nations comprend environ 1 million
de familles de descendance autochtone.
d) d) Les autres groupes ethnoculturels - originaires des pays arabes,
de l'Asie occidentale [6], des Philippines, de l'Amérique
latine, de l'Asie du Sud-Est [7], du Japon et de la
Corée - représentent chacun au moins deux à huit
p. cent de la population des «minorités visibles» et
atteignent au total un peu moins d'un million de personnes.
Dans les minorités visibles identifiées par le recensement,
une personne sur cinq a immigré récemment (depuis 1991)
au Canada et environ une personne sur trois est née au Canada,
proportion qui varie grandement selon le groupe examiné et les
mouvements historiques d'immigration. C'est pourquoi tout cadre d'étude
interculturelle doit également tenir compte des tendances intergénérationnelles.
[3]
Lors du rencensement de 1996, on demandait aux répondants
d'indiquer leur origine ethnique (ancestrale) en leur fournissant 24 exemples
dont le Canada. Au total, 5,3 millions de personnes (19 p. 100 de la population)
se disaient d'origine canadienne uniquement, tandis que 3,5 millions de
personnes (12 p. 100) se disaient d'origine canadienne mixte. Les répondants
faisaient partie d'une «minorité visible» s'ils n'étaient
pas autochtones, caucasiens ou de race blanche. Le recensement a établi
à 11,2 p. 100 la proportion de minorités visibles au Canada.
[4]Dans le recensement, les pays de l'Asie méridionale
sont l'Inde, le Pakistan, le Bangladesh, l'Afghanistan, le Sri Lanka, le
Myanmar (anciennement la Birmanie), le Népal et les États
himalayens.
[5] Ce terme figurait dans le recensement de 1996, à
la question sur l'appartenance à une minorité visible du Canada.
[6] Les pays de l'Asie occidentale sont le Kurdistan,
Israël, la Turquie, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Syrie,
le Liban, la Palestine, la Jordanie, la péninsule arabique, l'Iraq
et l'Iran..
[7]Les pays de l'Asie du Sud-Est sont la Birmanie (Chine),
le Vietnam, le Laos, la Thaïlande, le Cambodge, la Malaisie, Singapour,
l'Indonésie, les Philippines, Hong Kong et Taïwan.
Éléments
culturels du rôle parental
Par
valeurs culturelles, on entend les conceptions fondamentales des caractéristiques
jugées souhaitables chez l'individu et chez l'ensemble d'un groupe
(Gollnick et Chinn, 1990). Les valeurs contribuent en grande partie au
sentiment d'identité d'une personne et à ses façons
typiques de percevoir et de ressentir les choses, de penser et de se comporter.
Par exemple, l'individualisme constitue l'une des valeurs souvent citées
en Amérique du Nord, par opposition à l'Afrique, à
l'Asie, à l'Amérique latine et aux pays de la région
du Pacifique, qui privilégient la communauté (Triandis,
Brislin et Hui, 1988).
La nature dynamique de toute culture ne peut être appréciée
pleinement s'il l'on ne prend pas en considération le phénomène
d'acculturation. Ce dernier désigne le processus conflictuel par
lequel un immigrant renonce à ses attitudes, valeurs et comportements
d'origine pour assimiler ceux de la communauté d'accueil jusqu'à
ce qu'il parvienne à un mélange optimal d'éléments
des deux cultures (Salgado de Snyder, 1987). L'exposition de certains
membres au milieu scolaire ou professionnel peut engendrer des degrés
inégaux d'acculturation au sein d'une famille et entraver l'adaptation
à la culture d'accueil. Le Centre de santé pour les femmes
s'emploiera d'ailleurs à cerner l'influence de l'immigration et
de l'acculturation sur l'attachement.
Cette analyse a permis de démontrer toute l'ampleur de la documentation
interculturelle sur l'attachement parents-enfants, qu'il s'agisse d'études
générales ou de recherches portant explicitement sur des
cultures et groupes ethnoculturels. On ne peut cependant déterminer
dans quelle mesure leurs conclusions s'appliquent au contexte canadien..
Problèmes
méthodologiques
Deux problèmes méthodologiques majeurs ont été
relevés dans la documentation sur l'attachement:
1) Les principaux outils et méthodes d'évaluation n'ont
pas été suffisamment validés et beaucoup de recherches
ont été menées dans des milieux artificiels. Il est
donc délicat de tirer des conclusions fondées sur la grande
variété d'études individuelles et interculturelles
des pratiques, attitudes ou croyances des parents et leur influence sur
les relations d'attachement.
2) Comme l'indiquent beaucoup d'études, la majorité des
outils de mesure sont conçus pour les études auprès
de parents et d'enfants européens ou nord-américains et
ne sont pas nécessairement valides pour les autres groupes culturels
(Judith et Solomon, 1999; De Wolff et van Ijzendoorn, 1997; Nugent, Lester
et Brazelton, 1991; Akaragian et Dewa, 1992; Hayes, 1996; Stevenson-Hinde,
1998).
Qu'il s'agisse de recherche expérimentale ou théorique,
on doit reconnaître que le choix des éléments mesurés,
observés et étudiés dépend de l'éclairage
sous lequel une personne ou une discipline voit le monde qui l'entoure
et son secteur d'étude particulier. Ce principe s'applique aussi
aux personnes qui interprètent ou analysent l'ensemble des renseignements
recueillis dans le cadre des études. La politique, la philosophie
et les normes sexuelles, sociétales et culturelles peuvent toutes
influencer les chercheurs et la méthodologie scientifique de manière
flagrante ou subtile. C'est sans compter le financement accordé
à certains types de recherche et le niveau de compétence
culturelle exigé par toute recherche ou analyse interculturelle
qui, eux aussi, pèsent lourd dans la balance.
La plupart des
travaux sur la théorie de l'attachement, de même que les
mesures et méthodes utilisées, ont été élaborés
sous l'éclairage culturel du milieu scientifique américain
ou européen et sous l'éclairage sectoriel de la psychiatrie,
de la psychologie et de la pédiatrie. Il est impossible d'évaluer
l'impact de ces différents éclairages, en particulier dans
les recherches menées sur d'autres cultures. En dépit de
la validité probable des travaux effectués ailleurs qu'en
Amérique du Nord, il ne faut pas présumer de leur applicabilité.
Lacunes
de la documentation
La documentation sur l'attachement comporte des lacunes majeures. Elle
aborde peu, par exemple, l'influence potentielle du sexe des enfants,
du niveau de scolarité, de la situation professionnelle et du revenu
des parents, du statut de la femme dans la société étudiée,
de la responsabilité partagée des enfants, de la présence
de plusieurs nourrissons ou tout-petits au sein d'une famille, de l'habitat
et la de nature changeante de la cellule familiale. L'application à
d'autres cultures des instruments de mesure conçus pour l'observation
de nourrissons et de familles européennes ou américaines
demeure problématique. Comme la théorie de l'attachement
n'est répandue et acceptée que depuis une dizaine d'années,
on commence tout juste à intégrer ces connaissances aux
théories générales sur le développement infantile
et le système familial.
Cette analyse documentaire met en valeur la primauté des relations
d'attachement et leur rôle crucial dans le développement
de l'enfant. Pour assurer le bien-être futur de toutes les familles
et communautés canadiennes, il importe donc de bien comprendre
les facteurs sociaux et culturels qui influencent les pratiques parentales,
lesquelles déterminent ensuite la qualité de la relation
d'attachement. Il y a encore beaucoup de pain sur la planche dans ce domaine.
Commentaires
et réflexions des auteurs
La documentation analysée pour le présent rapport est unanime
: l'attachement sécurisant entre le nourrisson et la mère
constitue la forme idéale que doit prendre la première relation,
qui se forme au cours des premiers mois et des premières années
de la vie. Dès sa naissance, l'enfant doit sentir qu'il est aimé
et qu'il peut explorer son environnement en toute sécurité
en s'appuyant sur une base de sécurité; ce sont là
des besoins que doit combler sa relation avec ses parents ou autres fournisseurs
de soins, et ce, dans n'importe quelle culture.
On peut donc en conclure que l'enfant doit pouvoir prendre appui
sur sa relation d'attachement sécurisant pour s'adapter aux conditions
de vie du Canada. Comme ces premières relations s'intègrent
habituellement à un réseau social probablement fragmentaire
ou simplement absent chez les familles d'immigrants, la protection sociale
dont jouissaient les parents dans leur culture d'origine doit être
repensée et recréée dans leur pays d'adoption. Pour
ce faire, bon nombre de famille d'immigrants remplacent l'aide normalement
fournie par la famille et l'entourage par d'autres mécanismes de
soutien formels et informels.
La documentation suggère que les croyances et attitudes des immigrants
par rapport à l'éducation des enfants changent très
peu, mais que les pratiques parentales se rapprochent graduellement des
normes de la culture dominante. Au Canada, les résidants de longue
date et les immigrants récents sont libres d'adopter, en totalité
ou en partie, le système de valeurs de la culture principale. Ils
doivent aussi avoir l'occasion de mettre en pratique et de partager les
compétences parentales intuitives ou acquises qui sont propres
à leur culture ou pays d'origine. N'oublions pas cependant que
les valeurs culturelles et les pratiques familiales et parentales divergentes
peuvent avoir des répercussions positives ou négatives sur
l'attachement.
Outre les difficultés méthodologiques fondamentales et ses
lacunes considérables, la documentation sur l'attachement ignore
un grand nombre de questions techniques. Par exemple, elle n'aborde pas
explicitement la qualité de la «sécurité émotive»
dans la relation d'attachement sécurisant. En fait, ce type de
relation n'est pas nécessairement sécurisant dès
le premier contact du nouveau-né avec sa mère. Voici d'autres
exemples des questions qui restent à explorer : À quel type
d'équilibre doit-on arriver en matière d'attachement? Quelles
sont les périodes critiques? Diffèrent-elles d'une culture
à l'autre?
Si l'on considère la multitude de personnes qui émigrent
au Canada chaque année, l'éducation des tout-petits a d'importantes
répercussions sur le bien-être futur de l'ensemble des habitants,
des communautés et du pays.
Voici quelques points qui devraient être pris en considération:
1) Étant donné l'importance accordée à l'égalité
des chances par les Canadiens et Canadiennes, il faut privilégier
le fonctionnement optimal des enfants sur le plan physique, psychologique
et cognitif.
2) Les dyades d'immigrants canadiens qui ont formé un attachement
sécurisant ont peut-être beaucoup à nous apprendre;
leurs modes d'interaction, encore méconnus dans la société
nord-américaine, leur ont permis de s'adapter efficacement à
leur culture d'adoption.
3) Les modes de fonctionnement acquis ne favorisent pas toujours l'adaptation
à un nouveau milieu culturel ou aux transformations de la société.
4) Les bébés d'aujourd'hui sont les décideurs de
demain. La documentation fait état de nombreuses spéculations
et inquiétudes concernant le nombre d'enfants évitants qui
composeront la société nord-américaine. C'est pourquoi
la prévention peut être préférable à
l'adoption des schèmes d'attachement de la culture dominante.
5) La réceptivité aux signaux de l'enfant et la continuité
des soins donnés par la principale figure d'attachement (généralement
la mère) évoluent à un rythme différent selon
la culture. Les périodes critiques de transition peuvent perturber
la sécurité émotionnelle d'un nourrisson. D'où
la nécessité d'explorer les pratiques interculturelles utilisées
pour perpétuer le sentiment de sécurité du nourrisson
(certitude d'être aimé) pendant ces périodes.
Antécédents
et rôles des auteurs
La Dre Pratibha Reebye et Susan Ross ont effectué la majeure partie
des recherches pertinentes à ce rapport:
La Dre Pratibha Reebye , psychiatre, travaille à la clinique
de santé mentale du nourrisson de l'Hôpital pour enfants
de Vancouver (Colombie-Britannique). Elle est consultante auprès
du ministère des Enfants et de la Famille de sa province, et donne
également des cours sur l'attachement à l'Université
de la Colombie-Britannique. Originaire des Indes orientales, la Dre Reebye
a passé sa petite enfance en Inde et à Maurice, avant d'émigrer
au Canada. Comme elle réside dans un foyer réunissant trois
générations et a des frères et surs dans d'autres
pays, la Dre Reebye a une expérience directe des questions interculturelles
abordées dans ce rapport.
Susan Ross est une canadienne de quatrième génération
de descendance britannique, dont les ancêtres ont colonisé
l'Ouest canadien. Elle possède de l'expérience en nutrition,
en soins de santé et en épidémiologie.
Kathleen Jamieson, directrice des programmes du SPARC, a révisé
le présent rapport. Elle a émigré au Canada à
l'âge adulte, après avoir vécu et travaillé
dans plusieurs pays. Elle possède de l'expérience en sociologie,
en anthropologie et en recherche sur les politiques sociales. Les trois
chercheuses mentionnées ont des enfants ou des petits-enfants.
Jason M. Clark, diplômé universitaire en psychologie
et en travail social, a fourni de l'aide technique et rédactionnelle.
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